Le drame de la «maison des fous» qui transforma les secours niçois
Dans la nuit du 3 avril 1875, un incendie dévastateur éclata à l'hospice Saint-Pons de Nice, établissement psychiatrique surnommé la «maison des fous». Les flammes, parties des cuisines alors que tous dormaient, se propagèrent rapidement dans ce bâtiment abritant près de 300 patients. Malgré les efforts héroïques du personnel et des voisins, trois internés perdirent la vie dans cette tragédie qui allait profondément marquer l'histoire des services de secours niçois.
Une évacuation chaotique et héroïque
Le réveil fut brutal. Édouard Hebert, un des internés, alerta par ses cris la sœur lingère dont le local surplombait les cuisines. Les religieuses, constatant que l'incendie dévorait déjà les boiseries, durent évacuer les patients dans des conditions extrêmes. «En rampant sur le sol pour éviter d'inhaler les vapeurs, les sœurs parvinrent à évacuer et sauver la quasi-totalité des malades», rapporte la chronique historique. La tâche s'avéra particulièrement complexe car il fallut détacher les aliénés dangereux et contenir les autres qui paniquaient dans la campagne environnante.
Le Frère Célestin, directeur de l'établissement, fit preuve d'un courage exceptionnel. «Un aliéné sous chaque bras et un sur ses épaules, il en pousse à coups de pied cinq autres au milieu de la fumée», décrit Alain Bertolo dans sa Chronique d'Histoire. Même arrivé à l'air libre, le religieux continua de lutter alors qu'un patient tentait de l'étrangler depuis ses épaules.
Des secours tardifs et insuffisants
L'alerte ne fut donnée que tardivement. Le Père Célestin envoya Caravel, un interné condamné pour meurtre, chercher des renforts. L'homme s'acquitta parfaitement de sa mission et revint même aider les secours, conduite qui lui valut ultérieurement sa libération. Pourtant, lorsque les premiers pompiers arrivèrent vers 6 heures du matin, le feu était déjà bien avancé.
Le Journal de Nice du 4 avril 1875 dénonça sans complaisance les moyens dérisoires des services de secours : «Comment dans une ville en grande partie composée de rues étroites et de vieilles constructions, où par conséquent le moindre incendie peut causer d'épouvantables ravages, on ne se donne pas la peine d'organiser le service des pompiers de façon à accélérer les secours !» Les soldats du feu étaient arrivés épuisés, ayant dû traîner leurs pompes à bras faute de chevaux disponibles.
Un équipement notoirement insuffisant
L'inventaire du matériel disponible ce jour-là révélait une situation alarmante :
- Quatre pompes à bras seulement
- Un chariot d'incendie pour le transport des tuyaux
- Deux cents seaux et trois échelles dont une de seulement sept mètres
- Aucune réserve d'eau à proximité immédiate
Pour s'approvisionner en eau, les pompiers durent détourner le canal d'un moulin voisin. Pendant ce temps, des gendarmes étaient dépêchés pour rattraper les patients qui avaient fui dans la campagne.
Le bilan humain et les conséquences du drame
Trois personnes perdirent la vie dans cet incendie :
- Un ancien ecclésiastique qui refusa de suivre les pompiers
- Deux femmes de 29 et 30 ans, carbonisées alors qu'elles étaient attachées à leur lit par leur camisole de force
Deux pompiers furent également blessés lors des opérations de sauvetage. Le bâtiment fut entièrement détruit, ne laissant debout que des murs noircis du toit aux caves.
Une réorganisation nécessaire des services de secours
Ce drame eut au moins une conséquence positive : il révéla de façon criante les lacunes de l'organisation des secours à Nice. Dès novembre 1875, des mesures concrètes furent prises :
- Du matériel moderne fut affecté au corps des pompiers niçois
- L'organisation des services fut complètement repensée
- L'hospice Saint-Pons fut reconstruit dès 1876
Les archives du SDIS 06, relatées par Alain Bertolo, témoignent de cette évolution notable dans l'histoire des secours niçois. L'incendie de l'hospice Saint-Pons, bien que tragique, permit ainsi une modernisation indispensable des services de pompiers et sauva probablement de nombreuses vies par la suite.



