Médecine : le cocktail explosif des étudiants entre pression académique et substances psychoactives
Dans les facultés de médecine françaises, un phénomène préoccupant se dessine. Pour tenir le rythme effréné des études ou trouver un exutoire dans des fêtes sans limite, certains étudiants se tournent vers des substances psychoactives. 10 euros le cracker, 5 euros la cartouche de "proto", 10 euros le poppers : ces prix circulent sur des forums qui ressemblent à des supermarchés de produits toxiques pour un usage festif.
Une consommation qui évolue avec le cursus
Contrairement aux idées reçues, il n'y aurait pas de prévalence particulière de consommation de substances psychoactives chez les étudiants en médecine par rapport aux autres filières. Cependant, les spécialistes observent des patterns spécifiques. "Ce que l'on sait, c'est qu'au début de leur cursus, les étudiants en médecine sont consommateurs d'alcool, de gaz hilarant ou de poppers", explique Hélène Donnadieu-Rigole, spécialiste en addictologie. "On observe ensuite, au moment du passage à l'internat en spécialité, une évolution vers les psychostimulants, amphétamines, kétamine ou cocaïne".
Les chiffres sont éloquents : 30% des étudiants en médecine déclarent avoir déjà utilisé des psychostimulants, principalement pour améliorer la concentration face à une charge de travail colossale.
Des facteurs de vulnérabilité multiples
Parmi les facteurs qui rendent ces étudiants particulièrement vulnérables, on retrouve un niveau d'exigence très élevé, des études cernées de concours difficiles, et une charge de travail énorme qui peut pousser certains au dopage intellectuel. "Ces étudiants multiplient les facteurs de vulnérabilité", souligne la spécialiste. Le contact précoce avec la souffrance des patients joue également un rôle dans la consommation.
La dernière enquête nationale EnCLASS montre qu'en 2021, 5,5% des élèves de 3e déclaraient avoir déjà consommé du protoxyde d'azote, avec une prévalence plus forte chez les garçons (7,3% contre 3,7% chez les filles). Comme les poppers, cette substance est consommée par lycéens et étudiants pour des raisons similaires : facilité d'accès, effets rapides et fugaces.
Une détresse psychologique alarmante
Un tiers des étudiants toutes facultés confondues présenteraient les signes d'une détresse psychologique selon une étude de l'Observatoire national de la vie étudiante publiée en juillet 2025. Près de la moitié déclare qu'il est "très difficile" de trouver des informations sur ce qu'il faut faire en cas de problèmes psychologiques, et deux étudiants sur dix ne savent pas où s'adresser pour obtenir l'aide d'un professionnel.
Dans le milieu médical spécifiquement, les données sont encore plus préoccupantes. Selon l'Intersyndicale nationale des internes en 2024, 66% des externes et internes déclaraient être en situation de burn-out, 21% ont eu des idées suicidaires, et 70% ont déjà envisagé de quitter la médecine.
Un système qui pousse à l'excès
Les enquêtes sur le temps de travail des internes se succèdent et font toutes le même constat. Celle menée par l'Ordre des médecins en 2016 auprès de 8 000 étudiants a révélé des horaires insensés, avec "plus de 48 heures par semaine". En 2022, des plaintes ont été déposées contre 26 CHU pour des "semaines à 80 heures non récupérées".
Parallèlement, toutes les filières d'excellence, dont les écoles supérieures, prônent la fête comme une récompense. "Parfois elles sont sans limite, c'est clanique, on défend une tradition", analyse Isabelle Laffont, doyenne de faculté de médecine. "Dans un nouvel univers, on ne veut pas trahir son groupe ou se sentir ostracisé. Hélas, c'est aussi passer par des prises de risques importantes."
Une addiction qui s'enracine tôt
La bibliographie "Conduites addictives chez les étudiants" commanditée par le Service médical et social étudiant de Toulouse et Montpellier révèle que les comportements à risque s'installent souvent bien avant l'entrée à l'université. Les données de consommation des élèves de terminale permettent de caractériser les usages des étudiants au début de leurs études.
53% déclarent avoir expérimenté le tabac, 21,5% des élèves de terminale fument quotidiennement, et la consommation d'alcool double entre la seconde et la terminale (24%). 33,1% des lycéens déclarent avoir consommé du cannabis au cours de leur vie, et 42,4% en consomment régulièrement. Les écarts entre garçons et filles observés au collège disparaissent chez les lycéens.
Un accompagnement inégal et un mutisme persistant
Il n'est pas facile de détecter un étudiant en médecine en difficulté. "Ils ont l'impression de bien gérer leur consommation quand ils prennent des substances psychoactives", note Hélène Donnadieu-Rigole. "En général, ce sont les conséquences sur les études ou dans le milieu familial qui alertent."
L'accompagnement est inégal dans les facultés de médecine, mais certaines initiatives émergent. À Montpellier, plusieurs démarches ont été mises en œuvre, respectueuses de l'autodétermination de l'étudiant. Cependant, seule 20% de la population qui a une addiction consulte, "donc chez les étudiants en médecine, ce pourcentage est encore plus faible. Le soignant a un sentiment de toute-puissance, espère trouver la solution tout seul".
Face à cette situation complexe, les responsables appellent à une prise de conscience collective. "Il ne s'agit pas de ne plus faire la fête !", insiste Isabelle Laffont. "Il appartient aux BDE de se responsabiliser." Mais derrière cette exhortation, c'est tout un système éducatif et médical qui doit repenser son rapport à la performance, à la pression et au bien-être étudiant.



