Une journée intense à Crozet : entre déchargement héliporté et observation des manchots
Journée intense à Crozet : déchargement et manchots

Une journée intense à Crozet : entre déchargement héliporté et observation des manchots

La pluie battante sur le Velux qui m’a réveillé vers 4 heures du matin a fait craindre le pire pour la journée. Au lever, le temps reste couvert, mais les précipitations ont cessé. Sur demande du gérant postal, nous nous rendons, avec Jace, pour dédicacer des enveloppes à son bureau. Nous constatons que le commerce philatélique est particulièrement actif dans les Terres australes et antarctiques françaises (TAAF). Les enveloppes présentant une petite originalité, comme nos signatures personnalisées, sont très prisées des collectionneurs et constituent une source de revenus modeste pour l’économie locale. Si nous pouvons contribuer à cet élan, tant mieux.

L'effervescence du déchargement héliporté

De retour vers le centre névralgique de la base, la drop zone est en pleine effervescence : les « playmobils », les manutentionnaires chargés de sangler et dessangler les caisses au sol, ont enfilé leurs casques jaunes, les pompiers sont en tenue de combat, le moteur du Manitou ronronne, de nombreux bras sont disponibles et les sourires illuminent tous les visages. Inutile d’entendre le vrombissement de l’hélicoptère quittant le Marion Dufresne en contrebas pour comprendre que les conditions météorologiques ont été jugées favorables au déchargement.

Pour les résidents, cette activité dépasse la simple joie. L’excitation est palpable. La tâche collective n’est plus une corvée : elle ressemble à une fête de village ritualisée, comparable à l’arrivée de la pluie en zone aride dans les temps anciens ou au début des vendanges sous d’autres cieux, apportant le meilleur pour tous.

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Tout se déroule à un rythme effréné. Comme à Tromelin, mais multiplié par dix, les opérations s’enchaînent et se superposent dans un mouvement fluide : l’hélicoptère arrive, dépose les caisses et repart, tandis que le chariot élévateur les déplace déjà devant le hangar approprié, où une chaîne humaine les vide et les range en un rien de temps. En une heure et demie, tout est terminé.

Observation des manchots dans la baie du Marin

Cela me laisse le temps de retourner observer les manchots de la baie du Marin. Un groupe de nouveaux arrivants est déjà parti les étudier avec Pierrick, enseignant-chercheur ornithologue et comportementaliste de Toulouse. Je demande à David s’il peut m’accompagner de l’autre côté de la colonie en traversant la plage. Je sais qu’au pied des falaises se trouve un petit groupe de gorfous macaroni que je souhaite voir. C’est aussi, et surtout, l’occasion de longer une manchotière moins aménagée, un peu plus éloignée des laboratoires et des palissades. David accepte, estimant qu’à deux, nous dérangerons moins la colonie.

Je ne regrette pas cette demande. Nous marchons le long du littoral, les pieds bottés dans les premières écumes – il faut rester autant que possible en lisière du groupe – et tout au long du parcours, en regardant vers la plage, le spectacle est éblouissant et foisonnant. Certains manchots s’approchent, ailes écartées, paraissant bien plus décidés que lors de ma première visite. De petits groupes de quatre ou cinq individus nous suivent sur la plage, à peine à deux ou trois mètres derrière nous. Par moments, d’énormes éléphants de mer se déplacent au milieu du tumulte, formant des amas de quelques individus dans une clairière de manchots, tels des îlots dans l’océan.

De l’autre côté, nous approchons les gorfous aux sourcils blancs. Plus craintifs et plus petits, sur les premiers plats de roche au pied de la falaise, ils sautillent pour s’éloigner si l’on s’approche trop près. Je reste à une distance qu’ils jugent acceptable.

Visite de l’hôpital de la base Alfred Faure

L’après-midi, Paul, le médecin-chef qui supervise toutes les équipes médicales sur les bases depuis le siège de Saint-Pierre et présent sur l’opération, me fait visiter l’hôpital de Crozet, piloté par Dimitri, le médecin en poste sur place. C’est un condensé d’équipement multidisciplinaire d’une unité médicale intégrale.

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« Notre problématique n’est pas d’apporter des soins complets, mais de disposer de tout le nécessaire, en matériel comme en compétences, pour stabiliser le blessé ou le malade en cas de problème grave, quel qu’il soit, lui permettant d’attendre la fin d’un rapatriement vers des unités de soins spécialisés sur La Réunion. Sauf si le bénéfice est clairement en faveur d’une intervention, on ne prend pas le risque d’opérer dans des conditions non optimales. Mais une évacuation sanitaire peut prendre jusqu’à dix jours. C’est ce délai qui est pris en compte pour apporter les premiers secours et faire les bons choix d’intervention », m’explique Paul.

Sur la base, on pratique à la fois la médecine d’urgence et la « bobologie » quotidienne. Le soutien psychologique est également une part importante, ainsi que la vigilance apportée aux signes de dépression plus grave. Néanmoins, l’hôpital dispose d’un matériel étendu permettant de répondre à toutes les pathologies : bloc opératoire avec table de chirurgie mécanique (qui ne tombe pas en panne), outils de diagnostic (échographie et radiographie mobiles, appareils d’analyses sanguines et urinaires…), fauteuil de dentiste, chambre d’hospitalisation, lit ambulatoire, pharmacie…

Toutes les disciplines médicales peuvent techniquement être pratiquées par le médecin formé pour être polyvalent, avec au besoin le soutien à distance de spécialistes en télémédecine et d’assistants de bloc opératoire choisis parmi le personnel non médical de la base, mais formés pour constituer un « groupe hôpital ».

La première précaution est d’envoyer sur le terrain uniquement des personnes en bonne condition physique et psychologique. Il s’agit principalement d’une population jeune – à presque 64 ans, je dois être le deuxième plus âgé de la rotation, à bord du bateau comme sur les bases ! – qui a répondu à un questionnaire médical précis et suivi un certain nombre d’examens-clés avant le départ.

Une des tâches de la tournée de Paul est de tester deux modèles de moyens de transport de blessés en terrain accidenté. Je croiserai donc à plusieurs reprises ces curieux équipages composés d’humains d’attelage déplaçant plus ou moins habilement deux blessés volontaires sur un brancard et une chaise à porteur, tous deux monocycles comme des brouettes un peu instables, dans une hilarité générale.

Retour à bord et traditions maritimes

À 18 heures, je retourne sur le bateau. Je croise Gwenaël, le commandant du Marion Dufresne. « Ça s’est bien passé ? », me demande-t-il. « Formidable ! J’ai du pain sur la planche après ces trois riches journées. » Comme il fronce les sourcils, je reformule : j’ai dit « pain », pas « BLO » (bête aux longues oreilles). Le mot « lapin », qui porte malheur, est absolument proscrit sur un bateau ! À bord non plus, on ne plaisante pas avec la sécurité.