Talasani, un village corse où l'égalité des indemnités municipales fait consensus
Alors que les nouveaux conseils municipaux s'installent partout en France, avec des débats parfois houleux sur les indemnités du maire et des adjoints, une commune fait exception. À Talasani, en Haute-Corse, ce sujet ne provoque aucune polémique. Dans ce village de 900 habitants situé sur la côte orientale de l'île, les quinze élus, maire inclus, perçoivent tous exactement la même somme modeste de 127 euros par mois.
Une organisation municipale originale et horizontale
Francis Marcantei, le maire de Talasani, explique cette approche unique : « Nous partageons tout, les indemnités comme les décisions. » Depuis 2020, la municipalité a mis en place ce fonctionnement particulier où les conseillers gèrent la commune de manière horizontale, sans hiérarchie traditionnelle.
Catherine Ferroni, secrétaire générale de la mairie, précise les démarches nécessaires : « Cette mise en place n'a pas été simple. Il a fallu faire une demande spécifique auprès du ministère de l'Intérieur pour que chaque élu puisse avoir une délégation. Tout cela est encadré par un arrêté municipal. »
La collégialité comme principe directeur
Sur le papier, Talasani possède bien un maire et un premier adjoint, conformément aux exigences légales minimales. Cependant, hormis leurs missions de représentation et leurs pouvoirs de police spécifiques, leur traitement est identique à celui des autres élus. Chaque conseiller municipal participe activement à la gouvernance communale, qu'il s'agisse d'urbanisme, de sécurité ou d'environnement.
Le maire développe sa philosophie : « Le maître mot, c'est la collégialité. Dans les petites communes, la gouvernance conduit parfois à l'accaparement du pouvoir par le maire et les adjoints, quand les autres élus font seulement acte de présence au conseil municipal. Cette conception verticale de la politique n'est pas la nôtre. »
Il poursuit : « Nous avons donc partagé équitablement les délégations et, par conséquent, divisé l'enveloppe du maire et de l'adjoint à parts égales entre tous les conseillers. » L'objectif est clair : impliquer l'ensemble des élus dans la gestion quotidienne de la commune.
Un maire animateur plutôt que chef
Francis Marcantei insiste sur la nuance entre égalité et égalitarisme : « Dans cette configuration, le maire est moins un chef de village qu'un animateur. Chacun contribue selon ses possibilités, car on sait bien que l'on ne peut pas demander à un actif d'être aussi présent qu'un retraité. »
Réhabiliter l'image des élus dans un contexte de défiance
Dans un pays où seuls 22 % des Français expriment leur confiance en la politique selon le baromètre annuel du Cevipof, la municipalité de Talasani entend, à travers ce fonctionnement novateur, redonner de la crédibilité aux élus locaux. Les administrés peuvent même suivre les conseils municipaux en ligne, renforçant ainsi la transparence.
Catherine Ferroni observe des changements concrets : « Je travaille à la mairie depuis trente ans, et c'est la première fois que nous avons le quorum à chaque conseil municipal depuis 2020. Cela démontre que les élus se sentent concernés. Ils ne sont pas toujours d'accord sur tout, mais ils prennent les décisions ensemble, même les plus difficiles. »
Des décisions courageuses sur l'urbanisme
L'exemple de l'urbanisme illustre cette approche collective. Dans une Corse devenue championne de France de l'artificialisation des sols, où le mètre carré atteint souvent des prix exorbitants, Talasani compte 39 % de résidences secondaires. Pour contrer cette tendance qui limite l'accès au logement des habitants, le conseil municipal a pris une décision courageuse : il n'approuve plus les constructions qui ne seraient pas dédiées à de la résidence principale.
Le maire reconnaît la difficulté de telles décisions : « Ce genre de décision n'est pas facile à prendre. Mais aujourd'hui, je crois qu'il y a besoin de reconstruire de la crédibilité en politique, ce qui nécessite de poser des actes, après les mots. Il y a toujours le risque que ce soit contesté. Mais nous prenons les décisions ensemble, parce que politiquement, c'est cohérent avec notre façon d'envisager l'avenir de la commune et, le cas échéant, nous les assumons ensemble. »
Ce modèle de gouvernance horizontale, où l'égalité des indemnités symbolise un partage réel du pouvoir, fait de Talasani un laboratoire démocratique unique en France. Alors que de nombreuses communes débattent âprement des rémunérations de leurs élus, ce village corse démontre qu'une autre approche est possible, fondée sur la collégialité et la responsabilité partagée.



