Extinction nocturne : quand l'éclairage public s'éteint dans les campagnes françaises
Extinction nocturne : l'éclairage public s'éteint dans les campagnes

Mémoires d'une France éclairée

En 1969, alors que l'homme marchait sur la Lune, les nuits d'été dans le Midi français baignaient dans une douce lumière orangée. Les papillons de nuit tournoyaient autour des lampadaires comme des danseurs éphémères, tandis que les voisins, fenêtres grandes ouvertes, partageaient les rires d'Intervilles diffusé sur des postes de télévision en noir et blanc. Les enfants collectionnaient des hannetons dans des boîtes à bonbons, et les adultes levaient les yeux vers le ciel étoilé, tentant d'apercevoir cet astre lointain où venait de se poser l'humanité.

Les veilleurs de la nuit

Au coin de la rue, les anciens sortaient leurs chaises pliantes, installant leur tribunal silencieux de la nuit tombée. Marguerite, Dorothée, Charlotte, Cilette ou Marie arborant leurs habits de deuil ou leurs tabliers à pois, souvent avec une pèlerine sur les épaules. Jean, Marcel, Émile ou François chaussant leurs pataugas déformés par les années de labeur. Leurs espadrilles délavées se couvraient de cette terre jaune caractéristique du Midi, poussière de cendre qui semblait les ancrer au sol.

Leurs visages burinés par le soleil et le temps ressemblaient à des masques de théâtre qu'ils ne retiraient jamais. Peau boucanée, rides profondes comme des sillons, regards tantôt malicieux, tantôt empreints d'une sagesse silencieuse. Le village dormait encore paisiblement au milieu des vignes et des champs d'abricots, exhalant ces odeurs mêlées de terre chaude et de végétation qui définissaient l'été méridional.

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La grande extinction

Nous voilà aujourd'hui confrontés à une réalité bien différente : l'extinction progressive de l'éclairage public dans de nombreuses communes françaises. Cette mesure, qui s'est généralisée avec la hausse des coûts de l'énergie après le déclenchement de la guerre en Ukraine, répond également à des impératifs environnementaux. Le ministère de la Transition écologique affiche une ambition claire dans le cadre de la stratégie nationale pour la biodiversité : « baisser de 50 % la pollution lumineuse en France d'ici 2030 ».

Un paysage nocturne transformé

Selon le Cerema (Centre d'études et d'expertise sur les risques, l'environnement, la mobilité et l'aménagement), sur les 19 262 communes étudiées entre 2014 et 2024, pas moins de 11 980 pratiqueraient désormais une extinction totale de leur éclairage public. Les plages horaires varient, mais s'étendent souvent de 23 heures à 6 heures du matin, plongeant rues et venelles dans un noir profond que beaucoup n'avaient plus connu depuis l'avènement de l'éclairage électrique.

Les nouvelles technologies ont accompagné cette transition, avec l'avènement des LED permettant un meilleur dosage de l'intensité lumineuse et une réduction significative de la consommation énergétique. Pourtant, derrière ces considérations techniques et environnementales se cache une réalité sociale plus complexe.

L'insécurité en question

Une étude récente menée par Chloé Beaudet d'Agro ParisTech Université Paris Clichy apporte un éclairage surprenant : l'extinction de l'éclairage public n'aurait pas d'effet significatif sur la majorité des faits de délinquance commis entre 2017 et 2023 dans les communes de plus de 1 500 habitants. Cette conclusion contraste avec les craintes exprimées par de nombreux habitants signant des pétitions pour réclamer le retour de la lumière dans leurs quartiers.

L'isolement des campagnes

Dans les territoires ruraux, l'argument sécuritaire cède souvent la place à une autre préoccupation : l'isolement accru. Loin des grandes agglomérations où la peur de l'agression motive les demandes de rééclairage, les campagnes françaises redoutent surtout cette sensation d'être coupées du monde dès la nuit tombée.

Les rues insuffisamment goudronnées, les venelles en pente, les chemins verglacés l'hiver ou simplement mal entretenus deviennent des parcours du combattant pour les piétons non équipés de lampes torches. Le projecteur public ne patiente plus pour attendre la fin d'une partie de pétanque estivale ou d'une conversation entre voisins prolongeant la douceur des soirées chaudes.

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Le lien social mis à mal

La désertification des campagnes françaises avait-elle vraiment besoin de cet interrupteur géant au cœur de la nuit ? Si le lien social a déjà été mis à rude épreuve par les confinements successifs et la fermeture de nombreux bistrots, l'extinction de l'éclairage public agit comme un couvre-feu supplémentaire, limitant les interactions spontanées qui faisaient la vie des villages.

Les personnes âgées, souvent attachées à leurs communes d'origine, doivent-elles subir cette extinction alors que leurs aînés considéraient l'arrivée de l'éclairage public comme un progrès social majeur ? Comme l'écrivait Jean-Pierre Chabrol dans Les Rebelles, cette petite cabine téléphonique éclairée à l'entrée du village représentait une ouverture sur le monde.

Vers un retour de la lumière ?

Avec la fin possible du panachage lors des prochaines élections municipales, le retour de l'éclairage nocturne devient un sujet de débat récurrent en milieu rural. Les habitants ne veulent plus se contenter des lumières d'aquarium diffusées par les écrans de télévision, ni utiliser leur téléphone portable pour éclairer ces venelles où ils souhaitent prolonger leurs conversations après 23 heures en été.

Ils réclament le droit de se déplacer l'hiver sans risquer la glissade sur le verglas ou dans un nid-de-poule non rebouché par manque de moyens municipaux. Car si, comme l'écrivait Richard Bohringer, « c'est beau une ville la nuit », un village éclairé conserve une beauté particulière, faite de convivialité et de sécurité retrouvée.

Entre impératifs environnementaux et préservation du lien social, les communes rurales françaises naviguent aujourd'hui dans l'obscurité, cherchant l'équilibre entre économies nécessaires et qualité de vie préservée. La nuit noire peut être propice à l'observation des étoiles, mais elle risque aussi d'éteindre un peu plus ces veillées spontanées qui faisaient le charme des campagnes françaises.