La pluie d’applaudissements noie l’émotion perlant discrètement sur son visage. Le 21 mars 2026, après avoir été défait dans les urnes dès le premier tour des élections municipales, Louis Nègre passe la main. Bryan Masson, successeur d’un demi-siècle son cadet, lui adresse un hommage appuyé. Sa foule de sympathisants suit, feinte ou fair-play. Le maire déchu, lui, vient de remercier sa femme.
Un prof de sport renverse « la dynastie Sauvaigo »
Trois décennies d’apparitions officielles en costard cravate (même en plein été) ont fini par oblitérer le souvenir du professeur d’éducation physique et sportive en jogging. Pourtant, cette image originelle en dit long sur le parcours original de Louis Nègre. En 1995, à l’aune des élections municipales, qui aurait pu parier qu’un novice en politique renverserait « la dynastie Sauvaigo » ? Le couple formé par Pierre et Suzanne administrait depuis près de trente-cinq ans Cagnes-sur-Mer, en faisant un bastion du puissant RPR. Face à l’hégémonie d’une maire-sénatrice, quelle menace pouvait bien représenter un président des comités de quartiers ? D’autant plus que le « candidat Nègre » n’avait pas l’ambition chevillée au corps : « Quand on m’a approché pour rejoindre une liste d’opposants, je ne voulais pas en être. La politique politicienne n’a jamais été ma tasse de thé. Mais j’étais un homme de terrain, de droite instinctive, pragmatique. Je sentais bien que les gens voulaient du changement. Je me suis donc impliqué dans la campagne, avant d’être nommé tête de liste. »
De cette course aux municipales restera pour la postérité – entre autres – l’image d’un dynamique quadra moustachu, brandissant un cercueil comme l’on lance un cri d’alerte : « La ville-dortoir se meurt ». Et le projet Boffil, prévoyant l’urbanisation du cours du 11-novembre jusqu’à La Villette, serait « le coup de grâce » porté par Madame Sauvaigo. La plaidoirie trouve écho dans les urnes. Au second tour, Louis Nègre l’emporte avec 51,78 % des suffrages. « Sa victoire a été un séisme politique », s’accordent à dire les témoins du « coup de force historique ».
Mais le mandat n’aurait pas pu commencer plus mal. À peine élu, le maire est contesté par certains de ses anciens colistiers… qui finissent par démissionner. « Une histoire de plans de carrières contrariés. Mais la plupart des concernés sont morts ou très vieux. Par respect, je n’en dirai pas plus », résume un ex-élu préférant rester anonyme. De retour à l’isoloir, les Cagnois offrent une nouvelle victoire pour le novice, désormais privé de toute candeur. « Il y a eu un avant après le putsch. Il a appris à être méfiant. Ça lui est resté, confie Marie-José Bandecchi, fidèle de la première heure. Dès lors, il a tout fait pour prouver qu’il avait l’étoffe d’un maire. »
Bourreau de boulot…
Il ne tardera pas à se tailler une réputation de « moine-soldat ». « L’équipe était issue de la société civile. Il fallait tout apprendre, sans l’appui d’un parti, rappelle Louis Nègre. Le RPR n’a cessé de nous mettre des bâtons (et des candidats) dans les roues. Mais après notre victoire aux législatives de 1997, ils se sont ravisés et m’ont proposé de prendre ma carte. Je l’ai fait, bien que je fusse moins attiré par la politique nationale que par les dossiers cagnois. » Dossiers auxquels il a sacrifié sa vie personnelle. « Il était investi d’une mission. Il avait trois mots : travail, travail, travail », résume Rolland Constant, adjoint historique. « Pour être presque 24 h/24 sur le pont, il ne dormait que quelques heures », complète Noëlle Palazetti, elle aussi fidèle parmi les fidèles. « Il voyait très peu sa famille. Il ne prenait pas de week-end ou de vacances. Même en août, quand il avait trois semaines de repos, il revenait au bout de quelques jours. » « Il étudiait tous les dossiers jusqu’à en avoir une maîtrise incontestable », abonde Alain Lucas, son directeur de cabinet pendant 25 ans.
… adepte des grands chantiers
De ce dur labeur, accouchent des projets structurants, héritage durable. En témoigne le bord de mer sanctuarisé, autrefois « autoroute à six voies », aujourd’hui carte postale piétonnisée et cyclable. Non loin, la station d’épuration, vétuste verrue, sera démolie, reconstruite hors les murs, plus vaste et moderne. Une partie des berges seront rasées et le lit du fleuve renaturé, prévenant les inondations. L’ampleur des chantiers ne refroidit pas l’édile. Voilà qu’il ambitionne un centre commercial en lieu et place d’un marécage. Ex nihilo, émerge Polygone Riviera (aujourd’hui Shopping Promenade Riviera). Avec 130 enseignes, un cinéma, des allées en plein air, le site ne rougit pas devant Cap 3000, l’iconique voisin laurentin que personne n’avait jusqu’alors osé concurrencer.
Mais c’est encore sur les transports que l’élu voit le plus grand. Travaillant sur les mobilités lorsqu’il était sénateur (2008-2017), président du Groupement des autorités responsables de transport (GART) à partir de 2014, il crée un pôle multimodal à côté de la gare SNCF. Gare vieillotte qui sera, là aussi, détruite et rebâtie. Restait à réaliser son ultime dessein, nourri depuis plus de vingt ans : la ligne 4 du tramway devant relier Nice à Cagnes. « La seule alternative crédible face au dérèglement climatique, à la pollution et aux embouteillages. Un legs pour le XXIe siècle », soupire-t-il après l’abandon du projet, jugé trop onéreux et inadapté par son successeur.
« Un chef, c’est fait pour cheffer »
Après des années à surmonter les critiques à grand renfort d’une volonté implacable, il n’est donc pas parvenu à convaincre les électeurs que sa vision était la bonne. « Il n’en reste pas moins persuadé qu’il sait mieux que tout le monde ce qui est mieux pour la ville. Il ne se remet pas en question », commente anonymement un ancien proche. Avant d’asséner : « Tout son entourage l’a déjà entendu parler de lui à la troisième personne. » « Parce que ça n’est pas Louis Nègre, l’homme, qui parle, c’est Louis Nègre le maire », tente d’expliquer le principal intéressé. Lui et le maire seraient presque deux personnes, tant la fonction l’oblige et exige l’étoffe d’un chef. Et « un chef, c’est fait pour cheffer ». « Ça, c’était sa phrase. Elle traduisait sa conception pyramidale et paternaliste du pouvoir. Il était très exigeant avec lui-même et attendait que les autres soient tout aussi impliqués. J’ai été cheffe d’entreprise, je sais ce que c’est. Il a pu blesser des egos, créer des rancœurs. Mais il faut accepter que le patron tranche et soit dur », considère Marie-José Bandecchi.
« Il ne déléguait rien », bondit Josy Piret. Ex-1ère adjointe ayant claqué la porte en 2017, elle dépeint un maire « solitaire, qui voulait tout contrôler, tout vérifier, sans écouter grand monde, même dans son équipe. L’opposition, n’en parlons pas, il nous méprisait. » « Leurs remarques n’ont pas toujours été pertinentes », réplique Louis Nègre, qui assume la verticalité de ses mandats : « Mes adjoints avaient l’initiative. Et moi le dernier mot. » « Il faut reconnaître que peu d’élus connaissaient aussi bien les dossiers. Ça lui demandait un travail colossal… qui a fini par l’isoler. On ne peut pas être au bureau et dans la rue », estime Noëlle Palazetti. Alain Lucas ajoute : « Ses connaissances et son passé de professeur lui donnaient un air de sachant lorsqu’il s’exprimait aux citoyens. Cette pédagogie est importante. Mais chez lui, c’était parfois excessif. Les gens se sentaient pris de haut, leurs avis n’étaient pas entendus. » « J’étais quand même sur le terrain, proteste l’ex-édile. Je n’ai jamais oublié que la moitié de ma vie, j’ai été un citoyen. »
« Gérer les deniers publics en bon père de famille »
Ce paternalisme patent ressurgit aussi sur sa gestion financière. « “Gérer les deniers publics en bon père de famille” était l’une de ses phrases préférées. Pour lui, un sou est un sou », confirme Alain Lucas. « Il a gardé un souvenir douloureux de la menace de mise sous tutelle par le préfet, lorsque nous avons été élus en 95 », pense Marie-José Bandecchi. « Il a su assainir les finances et trouver d’importantes subventions pour chaque gros projet », rappelle Roland Constant. Une rigueur salvatrice pour les uns, suffocante pour les autres. « Il n’a jamais voulu investir pour les employés et les locaux municipaux. On travaillait pour la Ville mais on n’était pas considérés », regrette un agent, souhaitant rester anonyme. En poste depuis des années, il dénonce, pêle-mêle : « Une mairie vétuste, où il n’y a même pas assez de bureaux pour tous les adjoints ; une flotte de véhicules qui tombe en ruine, sans clim et avec des centaines de milliers de kilomètres au compteur ; des salaires qui stagnent et l’absence de ticket-restaurant. » « Tout ça, cumulé, se chiffre en millions d’euros. Autant d’argent que je préférais consacrer à l’intérêt général », objecte Louis Nègre. L’employé insiste : « Il a perdu beaucoup de voix à cause de ça. »
Transmission ratée
Les soutiens ont aussi manqué à cause de son âge : « 79 ans, dont 30 au pouvoir, ça ne passe plus. S’il y a quelques années encore, c’était la prime à l’expérience qui l’emportait, aujourd’hui, les gens veulent du neuf, du jeune », observe Alain Lucas. Alors pourquoi ne pas avoir passé la main ? Surtout après le coup de semonce que furent les 34 % de Josiane Piret au second tour des municipales en 2020. « Ses opposants diront qu’il s’est accroché au pouvoir. Mais je sais qu’il a essayé d’organiser sa succession. En vain », confie l’ex directeur de cabinet. Faute de candidats ? « Palazetti, Constant, Delwich, ont été autant d’hypothèses », glisse un proche. Il aura bien adoubé Laurence Trastour-Isnart ? Son adjointe – qui n’a pas répondu à nos sollicitations – est devenue député de la 6e circonscription des Alpes-Maritimes en 2017… Mais la dauphine fut détrônée par Bryan Masson, vainqueur des législatives en 2022 et 2024. « Malgré un bon bilan, Laurence a été victime de la division de la droite », souffle Louis Nègre, faisant référence à la candidature de Jean-Bernard Mion, maire de La Colle-sur-Loup, alors candidat soutenu par Christian Estrosi. « À ceux qui disent que le maire était inféodé aux Niçois, c’est bien la preuve qu’il n’y avait pas d’amitié politique entre ces deux-là », peste un ex-élu. « Après ça, la voie était dégagée pour le Rassemblement national, constate Marie-José Bandecchi. Déjà qu’à Cagnes les gens ont toujours été très à droite. »
Bryan Masson, une ascension inarrêtable ?
Sur cette terre déjà meuble, Bryan Masson a librement labouré campagne durant sa députation. « Dès le début il a visé la mairie : il a occupé le terrain et les réseaux sociaux. Il a mis le doigt dans la plaie des projets clivants : l’urbanisation galopante et en particulier la construction d’un nouveau quartier à La Villette et les Villas Fleuries du Cros, le tramway, le projet de création d’une mosquée [financé par le culte musulman]… Autant de dossiers où le maire ne s’est pas remis en question », déplore un ex-collaborateur. Il enfonce le clou : « Bryan Masson a parlé avec beaucoup de gens. Ce que le maire ne faisait plus depuis longtemps. Louis Nègre était plongé dans les dossiers. Il s’est lancé dans la course quelques mois seulement avant le scrutin. Il a essayé de moderniser son image, de se mettre en scène sur les réseaux. Mais ça n’est pas lui, ça n’a pas pris. Il n’a pas la sympathie, l’accessibilité de Bryan Masson. »
Le principal intéressé reconnaît « qu’il n’est pas familier, ne tape pas facilement sur l’épaule ». Jusqu’à être distant avec les gens ? « C’est mon caractère. J’ai toujours été comme ça et l’on m’a réélu cinq fois. » La défaite s’est jouée ailleurs ? « Après 30 ans, il y a une poussée très forte. Surtout quand elle est portée par un jeune ambitieux. » Bryan Masson avait tout du poulain qu’attendait en vain l’équipe municipale… « À la seule différence qu’il est d’extrême droite, ce qui menace le vivre-ensemble. Il est un jeune-vieux, sa vision de la société est dépassée. »
Et après ?
La critique est écartée par le nouvel édile, comme l’on fait place nette dans un bureau qui devient sien. De son prédécesseur, le jeune homme ne gardera pas « les travers », s’engage-t-il : « Je resterai au plus proche des Cagnois, je serai toujours à leur écoute. Je déléguerai mon pouvoir à une équipe en qui j’ai confiance. En conseil municipal, je prendrai les avis d’où qu’ils viennent. Si je fais des erreurs, je me remettrai en question. » Promesses que jugera la postérité. « En tandem avec la Métropole et le Département, il aura les mains libres pendant sept ans », met en garde une élue déchue. « Il revendique déjà un exécutif puissant et une implication personnelle dans tous les dossiers. L’on verra si le pouvoir ne l’isole pas. Et s’il n’isole pas le pouvoir. »
Quoi qu’il advienne, Louis Nègre veillera au grain. D’ici la fin du mandat, ses 87 ans le priveront de nouvelles ambitions politiques. Il ne reprendra plus jamais place dans son siège de maire. Mais qui sait ? Peut-être viendra le tour de sa relève, campée dans l’opposition, qu’il ne manquera pas de chapoter en « bon père de famille », sous couvert de profiter de sa retraite. Un moine-soldat ne quitte pas les ordres…



