Tribune socialiste : plus de 80 élus exigent une refonte radicale de l'antiracisme au PS
Socialistes exigent refonte antiraciste du PS après insultes contre Bagayoko

Une tribune socialiste pour un antiracisme transformé

Plus de quatre-vingts élus et militants socialistes, parmi lesquels figurent des personnalités telles qu'Etienne Allais, Marie-Pierre de La Gontrie, Arnaud Deslandes, Carole Delga, Dieynaba Diop, Nicolas Mayer-Rossignol et Patrick Kanner, lancent un appel pressant au Parti socialiste. Ils estiment que les insultes racistes proférées contre Bally Bagayoko, maire de Saint-Denis, sur le plateau de CNews, doivent conduire le parti à réviser fondamentalement son logiciel antiraciste.

Un racisme qui s'affiche sans complexe

Les signataires de cette tribune insistent sur la nécessité de nommer les choses sans détour. Les propos tenus contre Bally Bagayoko ne constituent pas de simples dérapages, mais bien du racisme pur et simple, diffusé en direct sur une chaîne d'information nationale. Ce racisme-là ne se cache plus dans l'anonymat des réseaux sociaux ; il s'affiche ouvertement, presque revendiqué, dans un espace médiatique qui lui offre une tribune. Cette situation révèle l'état inquiétant de notre pays et ce que certains estiment désormais pouvoir se permettre de dire publiquement.

L'émotion exprimée au sein des rangs socialistes est légitime. Parmi les signataires, nombreux sont ceux qui vivent ces discriminations au quotidien, confrontés aux mêmes regards et aux mêmes mots blessants. Cette tribune n'émane pas d'un parti observant le racisme de l'extérieur, mais bien de militantes et militants directement touchés, qui attendent de leur propre camp qu'il se montre enfin à la hauteur des enjeux.

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Un combat indivisible contre toutes les formes de haine

Le racisme et l'antisémitisme, ce dernier connaissant une recrudescence alarmante, procèdent d'une même logique destructrice : le refus de reconnaître l'autre comme pleinement humain, pleinement égal et pleinement membre de la communauté nationale. Il est impossible de se mobiliser contre l'une de ces formes de haine en fermant les yeux sur l'autre, sans se contredire et sans trahir celles et ceux que l'on prétend défendre.

Les insultes racistes proférées contre des élus de la République ne doivent pas simplement susciter une indignation passagère. Elles doivent obliger le Parti socialiste à regarder en face une question plus large : le parti a-t-il véritablement construit, au fil des années, un logiciel antiraciste à la hauteur de ses prétentions ? La réponse honnête est négative, ou du moins insuffisante.

Reconnaître les échecs passés

Les socialistes portent une histoire dont ils peuvent être fiers sur de nombreux aspects. Pendant des décennies, leurs militants ont accompagné et souvent porté les luttes contre le racisme et l'antisémitisme, que ce soit dans les associations, les quartiers ou les urnes. Ce combat a été le leur, profondément et sincèrement.

Cependant, ils doivent reconnaître que ces dernières années, cette ambition s'est émoussée. La promesse du droit de vote des étrangers aux élections locales n'a pas abouti. La proposition d'instaurer la déchéance de nationalité pour les binationaux, formulée par le président François Hollande après les attentats du 13 novembre 2015, a laissé une amertume réelle, y compris au sein des propres rangs socialistes, tant elle heurtait les valeurs fondamentales du parti.

Les signataires soulignent que ces épisodes ont démontré que la bonne volonté déclarée ne suffit pas, que les arbitrages sous pression peuvent conduire à trahir ce que l'on prétend défendre, et que l'universalisme républicain, pour être sincère, doit se traduire en actes concrets garantissant l'effectivité de l'universalité des droits.

Les discriminations systémiques, une réalité accablante

L'expression du racisme ne se limite pas aux insultes télévisées. Elle se manifeste aussi dans des vies diminuées par des actes quotidiens, à travers des discriminations systémiques documentées et mesurables. L'enquête « Trajectoires et origines », menée conjointement par l'Ined et l'Insee, révèle avec rigueur que les descendants d'immigrés connaissent plus fréquemment un déclassement professionnel et perçoivent des salaires inférieurs à diplôme équivalent.

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Ce constat n'est pas une question de mérite ou de choix, mais la preuve que le marché du travail applique, de façon diffuse et persistante, des hiérarchies fondées sur les origines. À niveau de qualification identique, l'origine reste un plafond de verre insidieux.

Des propositions concrètes pour une politique transformatrice

Les testings réalisés par SOS Racisme confirment une réalité accablante : une agence immobilière sur deux et une agence d'intérim sur deux acceptent encore des demandes discriminatoires de leurs clients. Cette pratique ordinaire et banalisée, bien qu'interdite par la loi, n'est que rarement sanctionnée sérieusement.

Pour lutter efficacement contre les réalités multiformes du racisme, les signataires proposent une série de mesures concrètes :

  • Multiplier les enquêtes du type « Trajectoires et origines » à tous les niveaux (entreprises, administrations, établissements scolaires, hôpitaux, bailleurs sociaux) pour objectiver les écarts et permettre des corrections ciblées.
  • Mettre en place des campagnes de testing systématiques à l'embauche et au logement, assorties de sanctions juridiques effectives et dissuasives.
  • Instaurer une formation antiraciste obligatoire pour tous les agents publics (policiers, enseignants, travailleurs sociaux, agents des préfectures).
  • Renforcer l'Arcom et ses moyens de sanction pour que les médias audiovisuels diffusant des propos racistes en répondent effectivement.
  • Inviter les parquets à poursuivre proactivement les auteurs de propos et d'actes racistes lorsque les faits sont publics, sans attendre la plainte de la victime.
  • Former les magistrats à ces sujets pour que la circonstance aggravante de racisme soit systématiquement retenue.
  • Refondre profondément les relations entre la police et la population, avec des contrôles d'identité motivés, traçables et soumis à des instances indépendantes de suivi.

Vers un antiracisme structurant et non réactif

Au-delà de ces mesures spécifiques, les signataires appellent à une refonte complète du logiciel antiraciste du Parti socialiste. Ils plaident pour un antiracisme qui ne se limite pas à condamner les manifestations les plus visibles du racisme et de l'antisémitisme, mais qui s'incarne dans des politiques publiques concrètes, durables et transformatrices.

La crédibilité de l'engagement socialiste ne réside pas dans la vigueur des communiqués, mais dans la réalité concrète de la lutte contre les discriminations que certains militants vivent eux-mêmes. La devise républicaine – Liberté, Égalité, Fraternité – doit guider cette action de manière indissociable. L'égalité sans la fraternité reste lettre morte, et la fraternité sans l'égalité n'est qu'un sentiment consolateur sans portée réparatrice.

Une urgence politique pour la gauche

La montée des actes racistes et antisémites, les discriminations qui structurent silencieusement des millions de vies, et la banalisation médiatique de propos que l'on croyait inaudibles dessinent une urgence politique à laquelle la gauche ne peut répondre par de simples communiqués. Elle doit y répondre par une vision claire et par des actes déterminés.

Reconstruire un logiciel antiraciste digne de ce nom, c'est choisir de croire réellement en ce que le Parti socialiste proclame : que la République est universelle, non pas comme un idéal lointain, mais comme une réalité quotidienne garantie à chacune et chacun, sans exception et sans hiérarchie. C'est à cette hauteur que les signataires appellent le Parti socialiste à se hisser, pour passer enfin des paroles aux actes.