Les Français attachés mais désenchantés : la République face à ses paradoxes
République : attachement désincarné et promesses trahies

Un attachement paradoxal à la République

Si les Français affirment leur attachement à la République, cet idéal leur apparaît de plus en plus désincarné et éloigné de la réalité. C'est le constat saisissant qui ressort de l'enquête menée par l'Ifop pour la Fondation Robert de Sorbon en mars auprès de 2 004 personnes. Les principes généraux comme l'égalité entre les hommes et les femmes ou le gouvernement du peuple par le peuple, bien que soutenus par plus de neuf personnes sur dix, sont perçus comme s'érodant au contact du réel.

La promesse républicaine trahie

Près de la moitié des Français estiment que les promesses républicaines ont été trahies dans leur mise en œuvre. Cette déception se répercute directement sur la confiance envers ceux qui sont censés incarner la République. Le président, les partis politiques et les parlementaires sont éclipsés au profit de l'armée et du monde de l'entreprise dans la hiérarchie des institutions de confiance.

Frédéric Dabi, directeur général à l'Ifop, analyse les principaux enseignements de ce baromètre révélateur des tensions qui traversent la société française. "Cette première enquête menée pour la Fondation Robert de Sorbon nuance le constat plutôt qu'elle ne le contredit", explique-t-il. "84% des Français se disent attachés aux valeurs de la République, mais cette étude révèle en même temps un attachement à la République de façade, désincarné."

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Une République historicisée et distante

Dans les réponses spontanées, l'univers républicain apparaît très historicisé et passéiste : de Gaulle, la Révolution, le 14 Juillet, Marianne. Les perceptions négatives sont également présentes : pour 38% des sondés, la République est abstraite ; pour 32%, elle divise. Environ un tiers estime qu'elle appartient au passé ou à quelques-uns plutôt qu'à l'ensemble des Français, traduisant une forme de distance, voire de dépossession.

Certaines catégories s'avèrent plus critiques que d'autres : les femmes, notamment les jeunes femmes, les jeunes, les catégories populaires. Chez les électeurs de Marine Le Pen au premier tour, près de 44% estiment que la République appartient au passé, et 38% qu'elle divise.

La crise de l'ascenseur social

L'enquête met en lumière un problème structurel profond concernant l'ascenseur social, pilier traditionnel de la promesse républicaine. Quand on demande aux Français ce qui définit le mieux la République, seuls 11% évoquent l'école et l'ascension sociale. Par ailleurs, 42% estiment que l'enseignement supérieur n'est pas capable de réduire les inégalités de départ.

L'école apparaît comme l'institution malade du pays, au même titre que l'hôpital, symptôme du déclin français perçu par une partie de la population. La confiance dans l'école reste majoritaire, mais elle baisse de six points par rapport à 2020, et seuls 16% des sondés déclarent lui faire "tout à fait confiance".

Les valeurs républicaines en recomposition

Concernant la devise républicaine, 46% des Français placent la liberté en premier, 35% l'égalité et 19% la fraternité. On observe une opposition nette : la liberté passe devant l'égalité, et il y a vraiment deux France sur ce point. Les jeunes privilégient davantage l'égalité, tandis que les autres mettent en avant la liberté. Il y a dix ans, l'égalité arrivait en tête, mais peu après la période Covid, la liberté prend désormais la première place.

Chez les sympathisants de gauche, liberté et égalité sont presque à égalité (liberté à 39%, égalité à 41%). Deux catégories privilégient particulièrement l'égalité comme valeur la plus importante : les moins de 25 ans et les électeurs de Mélenchon en 2022. Chez les sympathisants de droite, la liberté est très nettement en tête (46%) tandis que l'égalité tombe à 29%.

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Égalité hommes-femmes : consensus théorique, divergences pratiques

L'égalité hommes-femmes est l'un des principes les plus consensuels, 96% le jugent important. Mais c'est aussi le principe qui, selon les Français, est le moins respecté dans la réalité. Sur ce point, il n'y a pas de différence hommes-femmes concernant l'importance perçue du principe, mais quand on passe du principe à l'application concrète, les perceptions divergent radicalement.

On observe clairement un "gender gap" de 20 points : pour les hommes, la promesse est respectée à 66% ; pour les femmes, à 47%. Il y a un constat commun sur l'importance du principe, mais un ressenti très différent sur l'action, les solutions et la capacité de la République à assurer cette égalité.

Les points de crispation politique

L'enquête souligne que les Français sont très attachés à l'idée d'indépendance de la justice, de laïcité, de liberté d'expression. Mais là où il y a le plus de clivages, c'est sur le rôle du Conseil constitutionnel et sur la question du droit d'asile.

Sur la question "Est-ce le devoir de la France d'accueillir des personnes qui fuient la guerre ou la misère ?", l'opinion est divisée à 50-50. Ceux qui disent "pas du tout d'accord" représentent 20%, surreprésentés à droite, dans tous les segments pro-RN, chez les catégories populaires.

Sur le "gouvernement des juges" et le respect des règles européennes, il y a en revanche une poche sensible. Beaucoup d'interviewés sont réceptifs au discours de la "France entravée", de la "France empêchée". Cet axe pourrait structurer la campagne présidentielle à venir, même si une majorité reste favorable au Conseil constitutionnel.

Le malaise est bien présent, conclut Frédéric Dabi. "Ce n'est pas un rejet frontal de la République, mais plutôt une déception vis-à-vis de la promesse républicaine. Derrière le consensus apparent, il existe des signaux faibles qui méritent attention." La crise du politique, ce que certains appellent "l'éclipse du politique", joue un rôle central dans ce désenchantement diffus mais profond.