Le 9 mai 1982, presque un an après son élection à la présidence de la République française, François Mitterrand a présidé la séance de clôture du Congrès de la Mutualité à Bordeaux. Nous republions notre article du lendemain qui synthétise les promesses et contreparties du chef de l’État face aux 3 500 congressistes de la Mutualité, à la nouvelle patinoire de Bordeaux.
C’était, pour les initiés du moins, un spectacle étonnant : l’homme qui se veut « la force tranquille », le président de la République, rencontrait sinon la seule, du moins la vraie force tranquille de ce pays : la Mutualité. L’accueil des congressistes ? Amical, chaleureux, mais sans exagération. Les propos du président ? Amicaux, chaleureux eux aussi, mais sans davantage d’enthousiasme ni d’exagération. Chacun est-il reparti de son côté satisfait ? Peut-être bien.
Du président, on ne pouvait attendre, quel que fût son désir de plaire, qu’il en oubliât, fût-ce un moment, l’existence des autres forces vives du pays : syndicats, patronat, organisations professionnelles, professions libérales, entre autres. La prudence donc s’imposait. De son côté, la Fédération nationale de la mutualité française (F.N.M.F.), tout en témoignant sa sincère gratitude pour les premières décisions déjà prises par l’actuel gouvernement en faveur des mutualistes, ne pouvait pas oublier ses problèmes spécifiques, dont la solution dépend avant tout d’elle. Et de personne d’autre.
Liberté et solidarité : les deux axes fondamentaux
Sur les grands thèmes, l’accord se fait sans mal. Quand le président de la République déclare que « liberté et solidarité sont les deux axes fondamentaux de la politique du gouvernement », cela sonne agréablement aux oreilles de tout mutualiste. Quand il en appelle à ces hommes et à ces femmes pour qu’ils se mobilisent et qu’ils aident « par leur esprit d’initiative et leur comportement responsable à la réalisation du changement que les importantes réformes entreprises nous imposent dans les faits », comment les mutualistes pourraient-ils répondre autrement qu’en levant fièrement la tête et en répondant : « présents ».
Sur des points plus précis, face à certaines questions pressantes que René Teulade, président de la F.N.M.F., exprimait devant lui, le président a répondu carrément. Sur la liberté de création des œuvres sociales et sanitaires auxquelles tiennent les mutualistes, c’est d’accord. Sur l’abandon définitif des entraves dont la plus marquante fut la décision de suppression du ticket modérateur, c’est aussi d’accord. Sur l’abandon des abattements de tarifs imposés jusqu’ici, sur la libre disposition des fonds sociaux, sur la réforme du Code de la mutualité et même sur la reconnaissance officielle du « fait mutualiste », c’est également d’accord.
Plus important encore, François Mitterrand a été catégorique dans sa promesse que la « présence d’administrateurs mutualistes dans les conseils d’administration des caisses de Sécurité sociale serait institutionnalisée ».
On verra ça plus tard
Par contre, le président a soigneusement éludé toute réponse un tant soit peu compromettante sur d’autres points particulièrement délicats. Bien des mutualistes et pas seulement leurs dirigeants semblent très réticents à l’idée d’être dilués dans une vaste nébuleuse où la Mutualité, la coopération et les associations se fondraient, au risque de n’y être bientôt plus reconnaissables. Or, confirmant les propos tenus la veille par son délégué à l’économie sociale, Pierre Roussel, le président a lui-même évoqué un projet gouvernemental en cours d’élaboration qui confierait à la Mutualité - « si elle le souhaite », a-t-il prudemment précisé - le financement de ce mouvement coopératif et associatif. Un projet qui provoque de vives résistances parmi les mutualistes.
Pour sa part, le projet de création des « élus mutualistes », disposant de temps, d’argent et de certains pouvoirs, notamment dans l’entreprise, s’il fut vivement soutenu au Congrès, n’a eu apparemment aucun écho officiel. « Tout cela sera abordé plus tard » a répondu en substance François Mitterrand. Sous-entendu par les ministres concernés. Le président pouvait-il, devant les représentants des grandes centrales de salariés - toutes finalement présentes, y compris la CGT - et devant Bernard Vrillon, représentant le Conseil national du patronat français (C.N.P.F.), soutenir ouvertement un projet qui risque fort de passer, quoi qu’on dise, pour une tentative d’empiètement sur leur domaine réservé ?
Et maintenant ?
Comme l’a dit en substance le président de la République, c’est aux mutualistes dans leurs sociétés, leurs unions départementales et leurs instances nationales de prouver que leurs possibilités, leur action sont à la hauteur de leurs nouvelles ambitions.
Une visite au Centre Jean Moulin de Bordeaux en hommage à la Résistance
Le maire de Bordeaux, Jacques Chaban-Delmas a accueilli François Mitterrand dans ce musée par ces mots : « Vous êtes dans la maison même des résistants et de la résistance. Là où les amis de Jean Moulin ont réuni tous les souvenirs possibles sur la Résistance. Vous allez donc retrouver ici des documents se rapportant au réseau Buckmaster qui avait pu vous faire passer à Londres, où nous nous étions peut-être rencontrés. Nous étions jeunes, minces, bruns et ambitieux. Depuis, nous ne sommes plus jeunes, ni minces, ni bruns et notre ambition s’est détournée de nous-mêmes pour servir la France. »
En dehors de tout protocole, François Mitterrand improvisa quelques phrases de réponse, « petite intervention impromptue sur un grand sujet » : « Il s’agit là de célébrer de grands événements douloureux, admirables, un grand mouvement d’histoire. Et, dans tout cela, Jean Moulin représente le symbole même de la Résistance française. » Puis, s’adressant plus particulièrement à Jacques Chaban-Delmas, le président ajouta : « Nous nous sommes rencontrés, nous avons beaucoup voyagé, puis nous sommes revenus tenir notre place. C’est une bonne chose, quarante ans plus tard ou presque, de pouvoir en parler et de célébrer un temps qui nous dépasse, une histoire plus grande que nous. Déjà, des images ont frappé mon regard et je sais ce qu’elles représentent pour ceux qui aiment la France. »



