Macron quitte l'Élysée : neuf ans de fracture sociale et politique en France
Macron : neuf ans de fracture sociale et politique en France

Un départ historique dans une France fracturée

Emmanuel Macron s'apprête à devenir le premier président de la Ve République à quitter l'Élysée sans avoir transmis sa vision politique à un successeur de son propre camp. Il laisse derrière lui une nation plus divisée, plus en colère et plus désenchantée qu'à son arrivée en 2017. Gilets jaunes, effondrement scolaire, montée du Rassemblement National, corps intermédiaires humiliés, dette abyssale : Jérôme Fourquet, directeur du département opinion de l'Ifop, dresse l'inventaire de neuf années de glissement silencieux durant lesquelles la société française s'est profondément transformée.

Le projet de réconciliation qui a échoué

En 2017, Emmanuel Macron est élu sur la promesse ambitieuse de réconcilier les Français en dépassant le vieux clivage gauche-droite. Neuf ans plus tard, la France semble plus « archipélisée » que jamais selon l'analyse de Jérôme Fourquet. Le projet macronien reposait sur deux intuitions fondamentales. La première était un diagnostic politique : le clivage traditionnel gauche-droite apparaissait tellement vermoulu qu'il devenait possible de rassembler des citoyens des deux bords autour d'un centre rénové. La seconde était une promesse d'apaisement : réconcilier les Français dans un exercice modernisé du pouvoir.

La sociologie de son élection explique en grande partie cet échec retentissant. Sous les présidences de Nicolas Sarkozy comme de François Hollande, le pays était certes divisé, mais selon une ligne politique claire : une France de gauche faisait face à une France de droite, chacune sociologiquement hétérogène. En 2017, cette structure vole en éclats. Emmanuel Macron rassemble avant tout la France d'en haut : il fait le plein chez les cadres et la classe moyenne diplômée, mais accuse un retard très net dans les catégories populaires.

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Trois marqueurs d'une fracture explosive

Cette sociologie réactive une polarisation qu'on avait déjà observée lors des référendums sur Maastricht et sur le traité constitutionnel de 2005. Emmanuel Macron, par son parcours même, va incarner cette fracture de trois manières simultanées. Socialement, il est le pur produit de l'élite française – l'ENA, la haute fonction publique, la banque Rothschild. Éducativement, il est un premier de la classe mondialisé, une nouveauté absolue sous la Ve République. Géographiquement enfin, il est ce que David Goodhart appelle un « anywhere » : né à Amiens, mais sans attaches territoriales revendiquées, sans jamais avoir été élu localement.

Aucun de ses prédécesseurs à l'Élysée n'avait cumulé ces trois marqueurs à ce degré, et c'est précisément leur combinaison qui a rendu la fracture sociale si explosive. Les Gilets jaunes ont été la première expression concrète de cette rupture profonde. Ce mouvement n'est pas celui des plus pauvres, il est important de le préciser. Son moteur, c'est moins la précarité économique que le sentiment d'être méprisé et invisibilisé.

Une pratique du pouvoir qui a aggravé les divisions

La pratique du pouvoir d'Emmanuel Macron a systématiquement aggravé cette fracture sociale. Le nom qu'il choisit pour son parti, En Marche, résume assez bien le problème : le mouvement est célébré, sans qu'on sache clairement vers où il conduit. Le fil conducteur économique et européen était réel, mais le récit collectif restait introuvable. Et la révolution promise s'est révélée être une révolution des élites – une modernisation pensée depuis le sommet, pour et par une certaine France, sans jamais parvenir à embarquer le reste du pays.

Sa méthode de gouvernement tient à la rencontre de deux cultures qui, en apparence opposées, produisent la même posture de surplomb. D'un côté, la vieille technocratie française – les grands corps, la dimension jupitérienne. De l'autre, le lexique des cabinets de conseil – les « nudges », la data, les réseaux sociaux. Les deux entretiennent le même rapport au monde : le technocrate sait parce qu'il a fait les grandes écoles, et le consultant sait parce qu'il a modélisé. Le résultat est une gouvernance invariablement verticale, sans dialogue avec ceux qui connaissent le terrain.

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Les angles morts du pouvoir macroniste

Cette approche explique l'une des erreurs les plus lourdes du quinquennat : avoir voulu dynamiter et contourner les corps intermédiaires. La France est un vieux pays dont toute l'organisation – régimes spéciaux, branches professionnelles, syndicats, corporations – est le fruit d'équilibres historiques entre l'État et chaque catégorie sociale. Emmanuel Macron, convaincu que tout cela ronronnait et bloquait la modernisation, a décidé de passer outre. La France populaire s'est braquée, et tous les corps intermédiaires ont mis le pied sur le frein.

Le procès en arrogance prend corps dès l'été 2017, avec l'humiliation publique du chef d'état-major Pierre de Villiers. Un président de 39 ans qui fait la leçon à un vieux général devant toute la hiérarchie militaire, avec ce « Je suis votre chef » assené publiquement… Quelque chose se noue dans l'opinion qui ne se dénouera plus. Très vite, d'autres griefs s'accumulent : la baisse de 5 euros des APL, immédiatement mise en regard de la suppression de l'ISF, installe l'image du président des riches.

L'école et l'immigration : des impensés politiques

L'école et l'immigration relèvent des mêmes angles morts du pouvoir macroniste. L'école était pourtant le grand outil historique de l'intégration républicaine. Passer de Jean-Michel Blanquer à Pap Ndiaye n'était pas seulement un changement de ministre, mais un tête-à-queue complet sur la philosophie éducative. Si le président peut travailler indifféremment avec l'un et l'autre, c'est qu'il n'a pas de colonne vertébrale sur ce que doit être l'école française.

Sur l'immigration, Emmanuel Macron n'a pas créé le problème, et les flux ont des causes qui dépassent largement un gouvernement français. Mais il n'y a eu aucune rupture, aucune velléité sérieuse de réguler davantage. Parce que pour toute cette famille politique, les enjeux identitaires et migratoires étaient des non-sujets. Les propos du président en Algérie sur l'absence de culture française le disent clairement.

Les politiques environnementales : une logique top down

Les politiques environnementales ont suivi exactement la même logique : une approche top down, déconnexion du quotidien, absence de compensations pour ceux qui subissent la transition plutôt qu'ils ne la choisissent. L'histoire du diesel est emblématique d'une forme de trahison implicite de l'État. Pendant quarante ans, les politiques publiques ont massivement incité les Français à s'équiper en diesel. Et puis un jour, les mêmes milieux disent : particules fines, il faut arrêter.

Ce retournement sans reconnaissance ni compensation a mis en colère bien plus profondément qu'on ne l'a mesuré. Le nucléaire illustre le même zigzag à une échelle encore plus vertigineuse : on programme la fermeture de Fessenheim et d'une quinzaine de réacteurs, puis on annonce la construction de nouveaux EPR. Une gouvernance conduite selon les humeurs du moment plutôt qu'en fonction des réalités industrielles et climatiques du pays.

Un héritage politique lourd de conséquences

Au fond, Emmanuel Macron a-t-il aggravé la fragmentation française, ou a-t-il simplement révélé un pays déjà transformé ? Jérôme Fourquet penche pour la deuxième option, avec une nuance importante : il a accentué, parfois fortement, le clivage haut-bas. La pente n'a pas été stoppée, elle a continué. Et on a brûlé des ressources considérables, si bien qu'on n'a plus aucune marge de manœuvre budgétaire.

Tout le monde a aujourd'hui intégré le montant de la dette, à 3 300 milliards d'euros : cela veut dire que nous n'avons plus un sou pour rien, et chaque grande annonce sonne creux. Au plan politique, il a cassé le mécanisme de l'alternance gauche-droite sans que rien ne l'ait remplacé. Et la promesse fondatrice – faire reculer les extrêmes – s'est inversée : le RN était à 20 % à son arrivée, il est à 30 % aujourd'hui.

Des points positifs malgré tout

Il existe néanmoins des points positifs dans ce bilan contrasté. Le taux de chômage est structurellement plus bas, ce qui compte dans la vie des Français. Et on observe une vitalité à la base que les indicateurs ne captent pas bien : on recense plus d'un million de créations d'entreprises par an, des millions de Français s'improvisent petits entrepreneurs via les plateformes numériques.

Mais le déclassement est réel et de mieux en mieux perçu. Ceux qui voyagent constatent que nos voisins, y compris les Italiens longtemps considérés comme moins bien lotis, sont en train de nous dépasser. Ce qu'Emmanuel Macron aura peut-être contribué à faire émerger malgré lui, c'est une prise de conscience : le réel revient en force dans le débat politique français.

Quant à la sécession silencieuse entre les différentes composantes de la société française, il faut espérer que nous n'en sommes pas encore là. Mais la parole de l'État sort très abîmée de ces neuf années. On a l'impression que la société civile avance comme elle peut et à son rythme, quand l'État est échoué sur le bord de la route. Pour un pays dont toute l'organisation repose sur la puissance et la crédibilité de l'État, c'est un sentiment profondément déstabilisant, et une hypothèque lourde sur l'avenir collectif.