L'alliance choc d'Eric Ciotti avec le RN et l'enjeu crucial de Nice
"Cela n'a absolument rien à voir avec le local." Par ce SMS envoyé le 11 juin 2024 à un cadre des Républicains, Eric Ciotti tente de justifier sa décision. Le président des Républicains vient en effet de créer un séisme politique en annonçant sur TF1 son alliance avec le Rassemblement national en vue des législatives anticipées. Le député des Alpes-Maritimes assure ne pas être mu par la défense de son siège à l'Assemblée ou la préparation des municipales à Nice, son obsession avouée. Non, il clame être guidé par son désir de mettre en œuvre l'union des droites, présentée comme la clé de la victoire pour 2027.
Le destin local et national d'Eric Ciotti s'entremêlent
Avec 41,5 % des suffrages au premier tour, le patron de l'Union des droites pour la République (UDR) est en position de force pour ravir la ville de Nice à son éternel rival Christian Estrosi, qui a obtenu 31,8 % des voix selon les estimations Elabe. Eric Ciotti a récemment affiché sa confiance à un interlocuteur : seuls un retrait de la gauche et un barrage d'ampleur pourraient selon lui l'empêcher de s'installer à l'hôtel de ville. La violence de la campagne entre ces deux frères ennemis n'a d'égal que l'inquiétude qui étreint la droite traditionnelle. Les Républicains observent avec anxiété ce possible succès, porteur d'une charge symbolique lourde et aux conséquences encore incertaines.
De l'ironie à l'angoisse au sein des Républicains
Initialement, la droite souriait. Le 7 juillet 2024, le RN se heurte au front républicain au second tour des législatives. Les cadres LR se réjouissent alors de l'échec d'Eric Ciotti, qualifiant sa manœuvre de "suicide politique" et d'"erreur stratégique", coupable d'avoir plongé son parti dans la crise avec ce coup de poker. Tous ironisent sur son groupe parlementaire famélique à l'Assemblée. Un député LR lance même à Marine Le Pen : "Tu as intérêt à tenir ton chien bien en laisse."
Mais les rires se sont tus. La droite anticipe désormais avec angoisse un succès de l'ancien patron de LR. Plus que sa possible élection, elle redoute son interprétation nationale. "Si Nice bascule, c'est terrible pour LR. Cela donnera le sentiment que le pari de Ciotti était gagnant", analyse un pilier du parti. "Ciotti espère qu'une victoire provoque des conversions et que des parlementaires ou des maires s'interrogent", confirme un ministre.
Nice, véritable laboratoire de l'union des droites ?
La réalité est plus complexe qu'il n'y paraît. Les frontières entre la droite et l'extrême droite locale ont toujours été poreuses à Nice. Jacques Peyrat, maire RPR de la ville entre 1995 et 2008, avait commencé sa carrière au Front national. Eric Ciotti n'est d'ailleurs pas candidat d'une union face à la gauche. Il est soutenu par le Rassemblement national dans un duel classique sur la côte face à Christian Estrosi (Horizons). Plus que le succès d'un tel rassemblement, sa victoire signerait la montée en puissance du RN, à un an de l'élection présidentielle. Et une victoire personnelle d'Eric Ciotti, dont le poids augmenterait considérablement auprès de Jordan Bardella et de Marine Le Pen.
Les Républicains mal à l'aise face à ce scrutin
Les Républicains n'ont jamais été à l'aise avec cette élection municipale. La formation de Bruno Retailleau appuie du bout des lèvres Christian Estrosi, qui a quitté LR en 2021 pour rejoindre Edouard Philippe. "LR n'a pas investi de candidat à Nice", affirmait en février le numéro deux du parti François-Xavier Bellamy, malgré le soutien officiel de son parti à l'ancien ministre. À Nice, flotte un parfum de rapprochement entre LR et Eric Ciotti. L'eurodéputé LR Christophe Gomart a apporté son soutien au député UDR. Tout comme le président du conseil départemental des Alpes-Maritimes, encarté LR, Charles Ange Ginésy. Sans recevoir de sanction du chef de LR Bruno Retailleau.
Ce dernier a pourtant appelé Charles Ange Ginésy pour déplorer son choix, lui rappelant la trahison d'Eric Ciotti en 2024. Son interlocuteur, en retour, a évoqué le soutien apporté par Christian Estrosi à Emmanuel Macron en 2017. Un élu LR se désole : "Dans les Alpes-Maritimes, il y a une telle exacerbation du choc humain et des rancunes personnelles. C'est clanique et abominable. La lecture politique est secondaire à l'échelle du département."
Les conséquences politiques inévitables
Cette lecture politique s'imposera pourtant à l'ancien ministre de l'Intérieur. En cas de succès d'Eric Ciotti, ses contempteurs lui reprocheront de n'avoir pas assez sévi dans les Alpes-Maritimes. Bruno Retailleau devra alors ôter toute dimension nationale à un éventuel échec de Christian Estrosi, pour préserver le rêve d'une droite indépendante et maintenir vivante l'idée d'une alternative politique distincte du Rassemblement national. L'enjeu dépasse largement les frontières de Nice et pourrait redessiner durablement le paysage politique français à l'approche de l'élection présidentielle de 2027.



