Première interview post-défaite de Viktor Orban : entre douleur et stratégie
Le visage est marqué, les yeux naviguent dans un brouillard de désenchantement, la voix s'enroue régulièrement. Dans sa première interview après la défaite électorale, Viktor Orban apparaît ému quand la journaliste du site Patriota l'interroge sur son avenir après seize années au pouvoir. Le Premier ministre, toujours en poste pour quelques semaines, utilise une métaphore footballistique : doit-il entrer sur le terrain, se tenir sur le banc de touche ou carrément « rentrer au vestiaire » ?
« Je ne le sais pas encore, parce qu'en ce moment, comme je l'ai dit, je me bats encore avec la fatigue, avec la douleur, avec ce vide », confie-t-il. Mais aussitôt, il lance un message clair à ceux qui, au sein de son parti, guignent sa succession : « Après cette défaite, je me sens soudainement non pas plus vieux, mais d'une certaine façon plus jeune. J'ai encore beaucoup de jeu en moi, je le sens, malgré toute cette douleur. »
L'autocritique calibrée du dirigeant
Le reste de l'entretien constitue une leçon de contrition soigneusement mesurée. Les chiffres sont brutaux : 2,3 millions de voix pour le Fidesz contre 3,1 millions pour Péter Magyar. « Une époque politique s'est refermée », déclare Orban, anticipant ainsi le verdict que d'autres pourraient prononcer. Le dirigeant connaît la grammaire des défaites, l'ayant déjà pratiquée en 2002.
Son analyse des causes reste cantonnée au terrain de la communication. Deux messages s'affrontaient selon lui : la continuité sur une route prudente contre le changement et la promesse d'une vie meilleure. Le message de Péter Magyar était plus fort. Il s'interroge sur cette jeunesse de primo votants qui ont gonflé la participation à près de 80 % et ont voté contre lui « en bloc ».
« Je ne les ai pas atteints, ou ils n'étaient pas intéressés par ce que je disais, ou je le leur ai mal dit », glisse-t-il dans une forme assumée d'autocritique. Toutefois, ces trois hypothèses sont grammaticalement équidistantes et aucune n'implique que le fond de son message était mauvais.
Les regrets sélectifs et les silences éloquents
Sur le bilan de seize ans au pouvoir, Viktor Orban exprime un seul regret : Paks 2, la centrale nucléaire construite avec les Russes, dont les retards cumulés ont privé la Hongrie d'une énergie bon marché. Un aveu soigneusement sélectionné, technique et indiscutable, qui n'engage la responsabilité de personne en particulier.
Pourtant, pendant ces 16 années, la dépendance pétrolière et gazière à Moscou a été maintenue au plus fort de la guerre en Ukraine, alors que l'Union européenne proposait des alternatives. La journaliste ne revient pas non plus sur les milliards de fonds européens bloqués pour non-respect de l'État de droit qui auraient pu servir au désenclavement énergétique de la Hongrie.
La corruption : le rôle de « Monsieur Propre »
Un moment crucial de l'entretien survient quand la journaliste pose la question que tous les Hongrois se posent depuis des années : et si le vrai poison était l'enrichissement spectaculaire d'une poignée d'hommes dans le sillage du pouvoir ? Elle cite Matolcsi György, l'ex-gouverneur de la Banque nationale, et son fils Adam, collectionneur de voitures de sport à des prix qui laissent songeur.
« Certainement. Bien sûr. » La réponse est brève. Puis Viktor Orban distingue la corruption – « le non-respect des règles, le défaut de paiement des impôts » – du luxe, rangé dans la catégorie du « mode de vie ». Il affirme avoir toujours exigé le strict respect de la loi, avoir toujours soutenu les autorités de contrôle, avoir été un bouclier contre la corruption.
C'est précisément ce que la Commission européenne a documenté pendant des années dans ses rapports sur l'État de droit : en Hongrie, les enquêtes ne démarrent pas ou s'éteignent rapidement. Comme celle qui visait son gendre, Istvan Tiborcz, où l'OLAF avait identifié des irrégularités dans l'attribution de marchés européens.
Les noms évités et les silences diplomatiques
La journaliste a également laissé de côté d'autres noms importants. Lorinc Mészaros, ami d'enfance d'Orban, ancien plombier devenu en quinze ans l'un des hommes les plus riches de Hongrie avec un portefeuille inouï de médias, d'hôtels et d'entreprises. Sa trajectoire financière défie toute explication fondée sur le seul talent.
Une autre absence traverse l'entretien : l'affaire Szijjarto. La soumission du ministre des affaires étrangères hongrois aux desiderata de Lavrov a éclaté au grand jour, secouant l'Europe entière. La journaliste n'a pas évoqué une seule fois ce nom, évitant ainsi à Viktor Orban d'avoir à se justifier.
La stratégie de résistance politique
Le passage le plus stratégique de l'entretien n'est pourtant ni le football, ni la corruption. C'est celui où Orban s'adresse directement aux 2,3 millions d'électeurs Fidesz. Il les rassure : « ils ont bien voté ». Que les 3,1 millions d'en face n'ont pas « mal voté » – mais que l'histoire jugera leur choix à l'aune des résultats du gouvernement Magyar.
Il leur demande de « porter la défaite avec dignité », de résister aux moqueries, de rester fiers des « acquis nationaux » tels que la réduction des tarifs énergétiques et le soutien aux familles, et de les défendre si le nouveau gouvernement venait à y toucher. Ce n'est pas un discours de vaincu, mais une feuille de route d'opposition.
La refondation du Fidesz
Viktor Orban vient de perdre une élection mais il veut garder la maîtrise du récit. Quatre jours après la défaite électorale, il annonce la convocation du conseil national du Fidesz le 28 avril. Cette réunion préparera le cadre et le calendrier du congrès du parti, lequel se tiendra avant la fin juin.
Il annonce aussi la refonte de la fraction parlementaire et une tournée dans les 106 circonscriptions. En 2002, il avait déjà orchestré sa propre résurrection sous forme de « cercles civiques ». Il sait que dans les ruines, il y a de l'énergie, des idées qui viennent du terrain. Celles qui, pense-t-il, le propulseront pour préparer l'avenir, avec ou sans lui. Mais plutôt avec.
L'interview post-défaite sur une chaîne amie obéit à des règles tacites : on autorise la douleur, on permet l'autocritique maîtrisée, on ouvre quelques plaies propres pour éviter d'en rouvrir de plus sales. Viktor Orban est, à soixante-deux ans, le praticien le plus accompli de cet exercice dans toute sa région.



