Christian Estrosi ne s'était pas exprimé publiquement depuis le 22 mars et ce second tour de l'élection municipale qui a mis un terme à ses 18 années de mandat. Il n'entendait pas le faire « avant la rentrée peut-être », si ce n'est pour les commémorations du 14-Juillet. L'ancien maire de Nice explique qu'il est toujours « en phase de méditation », qu'il ne sait pas encore ce qu'il compte faire de sa « troisième vie ». En tout cas, il n'entend pas revenir sur l'engagement qu'il a pris le soir même de sa défaite et se mêler à nouveau des affaires municipales. Tout cela était « derrière » lui. Du moins jusqu'à ce que Nice perde les JO.
« C'était acquis en 2024, ça ne l'est plus en 2026 », constate l'ancien maire de Nice qui a finalement décidé de sortir du silence pour rappeler la genèse de cette « course d'obstacles » qui avait permis d'« accrocher les anneaux olympiques » à la capitale azuréenne. Et au passage tordre le cou à certaines assertions de son successeur Éric Ciotti. « Sans rancœur ni rancune », promet Christian Estrosi. Mais sans ménagement non plus.
Pourquoi sortir du silence aujourd'hui ?
« Tout simplement parce que je suis triste. En 2024 c'était acquis, nous étions ville olympique à tout jamais. Et voilà où nous en sommes en 2026. Parce qu'on a voulu politiser le sujet – ce que je me suis toujours refusé de faire – on a fait perdre à notre ville la possibilité d'être marquée à tout jamais par les anneaux olympiques. Car, ce que l'on retient avant tout des Jeux, c'est la ville qui les organise : Grenoble, Salt Lake City, Sotchi, Vancouver… Pour une ville qui a obtenu les JO, il y a le temps d'avant, le prestige de les avoir décrochés, mais il y a surtout le temps d'après… »
Comment s'est passé le temps d'avant ?
« J'ai connu la mésaventure de 2008. Alors, lorsqu'aux alentours de 2020, Renaud Muselier est venu me voir en me disant 'nous allons candidater à notre tour, pour la première fois ce sera une Région', je lui ai dit 'tu as raison, nous avons tous les atouts et c'est une belle aventure, mais ça va être compliqué'. Et ça a été une course pleine d'obstacles. »
La concurrence avec Rhône-Alpes
« Oui, Laurent Wauquiez s'est dit qu'il allait présenter un dossier pour les Alpes du Nord. Mais en avril 2023, Christophe de Keppler, le directeur général du CIO qui a une résidence à Nice, est venu me voir. Alors qu'initialement nous candidations pour les JO de 2038 au mieux, le Japon, qui devait organiser ceux de 2030, venait d'être déclassé. Le comité olympique cherchait donc un lieu dans le monde avec suffisamment d'équipements pour être prêts à temps. C'était le cas de la Région Rhône-Alpes, grâce à l'héritage d'Albertville. Mais il fallait aussi une configuration plus urbaine. Du coup Christophe de Keppler m'a dit 'si toi et Renaud Muselier vous arrivez à vous entendre avec Laurent Wauquiez, alors c'est pour vous…' »
L'arbitrage de l'Élysée
« Même si Renaud avait zéro problème à passer un accord, je dois bien avouer que les relations tendues politiquement qu'il entretenait avec Laurent Wauquiez n'étaient pas les plus favorables à ce qu'il y ait une candidature unique des deux Alpes. Le seul qui pouvait arbitrer et trancher, c'était le président de la République. Et en juillet 2023, il y a donc eu ce déjeuner dans les jardins de l'Élysée, autour d'Emmanuel Macron… À la fin tout le monde s'est embrassé. Il n'y avait plus qu'une seule candidature des Alpes françaises. Ce jour-là l'intelligence l'avait emporté sur nos clivages politiques. C'est bien la preuve que c'est possible. »
Nice décroche le pôle glace
« Ce n'était pas encore gagné, d'autant que Stockholm et Saint-Moritz pour la Suisse étaient aussi en lice. De notre côté il fallait arbitrer entre Nice, Marseille et Lyon, les trois villes possibles au regard de leurs infrastructures hôtelières et de transport. Mais ni le Cojop (comité d'organisation) ni la Solideo (la société de livraison des ouvrages olympiques) n'avaient encore été constitués. Alors j'ai fait dégager une avance de 500 000 euros que le Cojop devait nous rembourser et j'ai constitué sans attendre une cellule avec nos ingénieurs, nos techniciens, nos experts. Le calendrier était très serré. Il ne fallait pas perdre de temps et envisager toutes les options possibles. Toutes les solutions alternatives qu'avance aujourd'hui la nouvelle municipalité, nous les avons déjà étudiées. Je ne suis pas parti avec les rapports, ils sont toujours en mairie. Il suffisait de regarder. »
Le choix de l'Allianz Riviera
« Au départ, notre premier réflexe a bien sûr été le palais des Expos. On pensait y mettre le patinage artistique puisqu'on y avait déjà organisé un championnat du monde en 2012. Même s'il fallait un peu rogner la scène, le palais Nikaïa convenait parfaitement pour le curling. Et on imaginait plutôt le hockey dans ce qui aurait dû devenir la future patinoire de Nice. Mais les règles avaient évolué depuis les mondiaux de 2012. La jauge était alors de 8 000 places alors que les exigences actuelles sont de 15 000 places. Surtout le palais des Expos ne pouvait pas supporter les variations de températures de glace, -3 °C exigées pour le patinage et – 7 °C pour le short-track. Le CIO nous a dit non, parce que ce sont eux les patrons. L'Allianz s'est donc imposé au fil des études. Et cela, j'en assume totalement la responsabilité. »
La durée d'immobilisation du stade
« 2030 sera une année de coupe du monde ce qui implique une trêve hivernale rallongée. Cela nous aurait permis de commencer le montage de la patinoire plus tôt, dès la première quinzaine de décembre. Ensuite, la Ligue autorise les clubs à jouer deux matchs consécutifs à domicile par saison, mais aussi deux matchs à l'extérieur. Il aurait suffi de les positionner en fonction du calendrier olympique. Après, le démontage ça va vite. Je dirais que fin février tout aurait été fini. Soit trois mois et demi d'occupation, quatre en prenant un peu de marge. Cela aurait fait entre 3 et 5 matchs à domicile qu'il aurait fallu jouer à 400 mètres de l'Allianz, dans le nouveau stade de rugby de 12 000 places que nous avions prévu. Pour les grosses rencontres (Marseille, Paris, Monaco…) il suffisait de demander à la Ligue de les programmer avant ou après les JO. »
Les aspects financiers
« Toutes les structures provisoires sont financées intégralement par la Solideo. Donc l'aménagement de Nikaïa, le pôle média au MIN et même l'Allianz, tout était payé à 100 %. On avait même passé une délibération en conseil pour que ces infrastructures soient indemnisées de leur perte de recettes pendant l'immobilisation. Pour les équipements revenant en héritage à Nice, le Cojop apportait 60 % du financement. Restait donc 40 % à la charge des collectivités locales, répartis de la manière suivante : 20 % pour la Ville, 10 % pour la Métropole et 10 % pour le Département. On parle ici du complexe COOL dont le prix de construction est d'environ 200 millions d'euros. Nous allions avoir donc deux nouvelles patinoires, une pour le sport et une pour le public, pour 80 millions d'euros dont 40 à la charge de la Ville. Quand on sait que Jean Bouin est une passoire thermique qui coûte 1,2 million d'euros par an rien qu'en énergie, qu'elle n'accueille le public que 7 heures par semaine, et qu'elle est tellement obsolète que si Nice veut conserver une patinoire elle va devoir à l'avenir débourser 80 millions d'euros pour en reconstruire une… Toute seule ! »
Le village des athlètes
« Zéro. Il ne coûtait rien à la collectivité. La ville a même empoché 10 millions d'euros pour la vente à terme de ce terrain à un promoteur qui devait livrer 400 logements et se rembourser du coût de leur construction dessus. »
Les retombées économiques perdues
« L'Euro 2016, ça a été 177 millions d'euros de retombées économiques directes. La coupe du monde de rugby, 148 millions d'euros. La FIFA féminine, 30 millions. Idem pour le championnat du monde de l'Iron Man. La grande arrivée du tour, 20 millions d'euros et 37 millions de plus pour l'étape qui allait avec… Ce n'est pas moi qui le dis, c'est le trésorier-payeur général lorsqu'il collecte la TVA et la taxe de séjour. Pour les JO, on était sur une trajectoire de près de 500 millions d'euros de retombées économiques à l'échelle de la Métropole. Sans compter le prestige, l'image. Nice aurait pu, à jamais, être ville olympique. »
Un possible retour en arrière ?
« Si tant est que le CIO en soit d'accord, pour inverser les choses il faudrait qu'Éric Ciotti accepte de faire un pas de côté dans l'intérêt de Nice. Je pense que tout le monde dirait bravo… En tout cas moi je dirais bravo. »



