À Borgo, la fin de l'ère Natali après 43 ans de règne
À Borgo, la fin de l'ère Natali après 43 ans

Devant les habitants qui l'abordent, un brin nostalgiques, dans les rues de Borgo (Haute-Corse), Anne-Marie Natali fait toujours la même réponse : « Je ne vais plus à la mairie. Vous savez, les cimetières sont remplis de gens irremplaçables. La nouvelle équipe a toute ma confiance. » Le changement dans la continuité, ou plutôt la continuité dans le changement. À Borgo, le vieux slogan imaginé par Georges Pompidou est peut-être la formule la plus adéquate pour décrire la transition qui s'opère, depuis quelques semaines, à l'hôtel de ville.

Depuis le 21 mars, la quatrième ville de Corse a un nouveau maire. Une première depuis 1983. Après 43 ans à la tête de la mairie, la très active Anne-Marie Natali a tiré sa révérence, à 90 ans. « Je ne voulais pas faire le mandat de trop, confie-t-elle au Point. À mon âge, il faut savoir passer la main. » La fin de l'ère Natali à Borgo ? Tant s'en faut. La « reine-maire », comme l'appellent parfois ses anciens administrés, a bien organisé sa succession : aux municipales, c'est son gendre, Jean Dominici, seul candidat en lice, qui a pris les rênes de la ville. Le passage de témoin s'est fait sans anicroche.

Un scénario rare, dans une commune en plein boom qui a franchi récemment la barre symbolique des 10 000 habitants. Borgo fait partie des 37 villes de France de cette strate – sur les 1 090 communes comptant plus de 10 000 administrés – à ne pas avoir connu de match électoral. Comme en 2020. « Quand on gère une commune, on ne fait pas de politique, avance Jean Dominici. Depuis longtemps, nous avons fait le pari de dépasser les clivages, en faisant en sorte que tous les bords soient représentés sur notre liste, car nous faisons d'abord une politique d'intérêt municipal. »

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« À la mort de mon frère, on m'a dit “tu dois y aller” »

La question de la succession avait longtemps animé les conversations en ville. Deux noms ont tenu la corde : celui de Pierre Natali, fils de la « reine-maire » et dirigeant du puissant groupe familial spécialisé dans les travaux publics, et celui de Jean Dominici, son beau-fils et influent vice-président de la chambre de commerce et d'industrie de Corse. Rien d'étonnant, car depuis près d'un siècle, la trajectoire de la commune épouse celle de la famille Antoniotti-Natali. Avant Anne-Marie Natali, son oncle Antoine Antoniotti, dans les années 30, puis son père Dominique, après la guerre, avaient présidé aux destinées de Borgo.

Sa fille n'est pas venue à la politique de gaieté de cœur. Elle y est arrivée « par la force des choses », à la quarantaine. Dans les années 80, elle gère un magasin de tissu sur le boulevard Paoli, à Bastia, lorsqu'elle change brutalement de vie. À l'époque, un drame frappe sa famille : son frère Paul perd la vie dans un accident de voiture. « Il était prévu qu'il soit candidat aux municipales, raconte Anne-Marie Natali. Mon père n'était plus en état de continuer. Alors, on m'a dit “tu dois y aller.” »

Quelques semaines plus tard, le résultat est sans appel : la fille du maire est élue dès le premier tour face à trois listes concurrentes. Une victoire éclatante qui marque le début d'une nouvelle période d'hégémonie – de « règne », disent ses détracteurs – pour la famille Antoniotti. Car si, jusqu'alors, cette commerçante n'avait jamais envisagé de faire de la politique, elle y prend goût. Au point de devenir, avec son caractère bien trempé et son verbe haut, une figure emblématique de la droite insulaire. Son parcours la mène à la vice-présidence de l'Assemblée de Corse, à la tête de la communauté de communes Marana-Golo, ainsi qu'à la présidence de l'association des maires du département.

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Mais elle a surtout imprimé sa marque sur la ville. À telle enseigne que ses adversaires ont fini par jeter l'éponge. Depuis 2008, l'opposition s'est éteinte. « Sa force, c'est de savoir parler à tout le monde, observe Gabriel, dit “Gaby” Pasquali, un fidèle parmi les fidèles, élu durant trente ans à la mairie. C'est une famille très proche de la population, mais qui a su aussi transformer la ville. » Transformer ? Le mot n'est pas trop fort. En l'espace d'un siècle, Borgo est passé d'un village de 700 habitants à la quatrième ville de Corse. Une commune étirée entre mer et montagne, devenue, pour les nationalistes, un symbole de l'« urbanisation galopante » de l'île. Les intéressés, eux, y voient plutôt le signe d'un « développement dynamique », incarné notamment par la création du plus grand complexe sportif de Corse : une vaste installation bâtie sur sept hectares, véritable lieu de formation au sport de haut niveau, qui fait rayonner la ville à l'échelle régionale.

« L'histoire des Natali est d'abord celle d'une fibre entrepreneuriale »

Son nom de baptême ? Paul Natali. L'homme qu'Anne-Marie a épousé, dont elle a pris le nom et qui a partagé sa vie jusqu'à son décès, en mars 2020, après 65 ans de mariage. Lui aussi a été une figure emblématique de la droite insulaire : sénateur de Haute-Corse, président du conseil général, conseiller régional… Cet homme au parcours de self-made-man a pesé lourd dans l'essor de la dynastie de Borgo. Embauché tout jeune comme conducteur d'engins dans la société de BTP de Dominique Antoniotti, il a gravi les échelons d'une hiérarchie professionnelle moins sensible aux diplômes qu'au sens de l'organisation et de la persévérance au travail. Il s'est mué, après avoir épousé sa fille, en puissant chef d'entreprise, faisant de cette boîte familiale l'une des plus importantes sociétés de travaux publics de l'île. « Au début, c'était une entreprise de village, se souvient Gaby Pasquali. Paul en a fait un groupe énorme, à force d'efforts : il était le premier arrivé le matin, et le dernier à partir le soir. »

Cette réussite lui a conféré une place de choix sur la scène économique corse. Jusqu'à présider l'influente chambre de commerce et d'industrie du département, entre 1985 et 1999. Une place qui a parfois incommodé jusqu'à l'extrême : dans les années 90, Paul Natali est placé sous la protection du ministère de l'Intérieur après des attentats ayant visé ses sociétés et en raison de menaces de mort proférées par des nationalistes clandestins qui lui reprochent de faire « main basse » sur tout un domaine économique. À cette époque, les difficultés se multiplient : le ministre du Budget, Michel Charasse, diligente une enquête pour fraude fiscale à son encontre. Si des affaires judiciaires ont mis un terme à sa carrière politique – une condamnation pour prise illégale d'intérêt en 2003 –, ses supporters préfèrent retenir son passage au Sporting Club de Bastia, qu'il dirigea aux grandes heures de son épopée européenne de 1978, qui aboutit à la finale de la Coupe UEFA.

« L'histoire des Natali est d'abord celle d'une fibre entrepreneuriale, considère le député et président de la fédération LR de Haute-Corse, François-Xavier Ceccoli. Ils sont des acteurs économiques avant d'être des élus, cela se ressent y compris dans leur façon d'administrer la ville de Borgo. »

La chambre régionale des comptes elle-même ne dit pas autre chose. En passant au crible la gestion de la commune, en 2021, la juridiction financière a fait état – une fois n'est pas coutume dans ce genre d'exercice – d'une situation financière « particulièrement enviable », illustrée par une trésorerie pléthorique de… 20 millions d'euros ! Signe, selon les magistrats, d'une « gestion trop prudente ». Au cours de leurs investigations, ces derniers n'avaient toutefois pas manqué de relever une « concentration des pouvoirs » entre les mains du maire. Une omniprésence qui s'est traduite jusqu'à l'ouverture du courrier, qu'Anne-Marie Natali assurait elle-même chaque matin.

La République lui saura gré de cet engagement. Le 31 janvier, la « reine-maire » a touché le Graal. Devant 800 convives – amis, compagnons de route, élus de tous bords – réunis sous un vaste chapiteau dressé pour l'occasion, la « matriarche » a été élevée au grade de chevalier de la Légion d'honneur. Récompense ultime de quatre décennies de vie publique. « Cette médaille, je l'avais demandée depuis longtemps, glisse-t-elle. On dit que je suis quelqu'un de déterminé. C'est peut-être vrai. Alors, mieux vaut tard que jamais… »