Un projet d'identifiant numérique lancé en 2009
Dans son ouvrage « Ficher tout le monde ? » (CNRS Editions), le sociologue Nicolas Belorgey retrace la genèse et les usages sécuritaires de l'« Aadhaar », le système d'identification indien basé sur des données biométriques. Lancé en 2009, ce projet d'identifiant numérique unique visait à doter chaque résident indien d'un numéro lié à ses empreintes digitales et à ses iris. À l'époque, à peine 10 % de la population indienne avait accès à internet, ce qui a contraint le gouvernement à contourner cette faible pénétration numérique en développant une identification biométrique.
Centraliser les données d'un sixième de l'humanité
Centraliser les données de près d'un sixième de la population mondiale s'est avéré long et onéreux. Loin de dépeindre un État orwellien, Nicolas Belorgey répertorie les phases de tâtonnement, les partenariats public-privé et l'acceptabilité sociale contrastée de l'identification biométrique. Le chercheur, qui avait précédemment travaillé sur le nouveau management des hôpitaux français, a mené un terrain approfondi en Inde pour comprendre les débats entre partisans et détracteurs du dispositif.
Un système aux usages sécuritaires
Selon Nicolas Belorgey, l'Aadhaar a été conçu initialement pour faciliter l'accès aux services publics et réduire la fraude, mais il a rapidement été détourné à des fins sécuritaires. « La Cnil n'a pas été créée pour des prunes », rappelle le sociologue, soulignant les risques pour les libertés individuelles. Le système a notamment été utilisé pour traquer les criminels et contrôler les populations dans les régions sensibles. En 2018, plus d'un milliard d'Indiens étaient déjà enregistrés, faisant de l'Aadhaar le plus grand système d'identification biométrique au monde.
Des partenariats public-privé controversés
Le chercheur met en lumière le rôle des entreprises privées dans le déploiement de l'Aadhaar. Des sociétés comme Microsoft et Google ont participé à la mise en place de l'infrastructure technique, soulevant des questions sur la protection des données. « Le partenariat public-privé a permis d'accélérer le projet, mais il a aussi créé des zones d'ombre sur la propriété des données », explique-t-il. En 2017, une fuite de données a exposé les informations personnelles de plusieurs centaines de millions d'Indiens, provoquant un scandale national.
Une acceptabilité sociale contrastée
L'acceptabilité sociale de l'Aadhaar varie fortement selon les régions et les catégories sociales. Si les classes moyennes urbaines ont largement adopté le système pour ses avantages pratiques, les populations rurales et les minorités expriment des craintes quant à la surveillance et à l'exclusion. « Beaucoup d'Indiens pauvres n'ont pas accès à leurs données biométriques et peuvent être privés de services s'ils ne peuvent pas prouver leur identité », note Nicolas Belorgey. En 2018, la Cour suprême indienne a partiellement validé le système tout en imposant des restrictions pour protéger la vie privée.
Des leçons pour la France et l'Europe
Pour Nicolas Belorgey, l'expérience indienne offre des enseignements précieux pour les pays occidentaux qui envisagent des systèmes d'identification numérique. « La France doit tirer les leçons de l'Aadhaar pour éviter les dérives sécuritaires et garantir la protection des données », affirme-t-il. Il rappelle que la Cnil, créée en 1978, a été conçue pour prévenir ces abus. Alors que le débat sur l'identité numérique refait surface en Europe, l'ouvrage de Belorgey invite à une réflexion approfondie sur les enjeux de la biométrie et de la surveillance de masse.



