Un séisme politique au Japon
Le Japon, habituellement stable sur le plan politique, a connu un véritable bouleversement le 8 février avec la victoire écrasante de la Première ministre Sanae Takaichi aux élections législatives. Sous la direction de cette "dame de fer" nippone, le Parti libéral démocrate (PLD, droite conservatrice) a remporté 316 sièges sur 465, contre 198 dans l'assemblée sortante. Ce raz-de-marée électoral offre à Takaichi une "super majorité" parlementaire, lui permettant d'éviter les négociations interminables et de mettre en œuvre son programme ambitieux sans entraves majeures.
Les "Sanaenomics" et le virage sécuritaire
Forte du soutien d'une population séduite par sa fermeté envers la Chine, son franc-parler et son charisme, Takaichi peut désormais appliquer ses "Sanaenomics", une politique budgétaire axée sur l'intelligence artificielle, les semi-conducteurs et la relance de la consommation intérieure. Mais le cœur de son projet réside dans un programme sécuritaire des plus nationalistes, visant à enterrer définitivement le "régime d'après-guerre" caractérisé par un attachement au pacifisme.
La cheffe du gouvernement a promis un "virage audacieux" pour renforcer la politique de sécurité nationale. Ce vaste programme prévoit cette année une poursuite de la hausse du budget militaire, qui atteindra 2% du PIB lors de l'année fiscale se terminant en mars 2026, contre à peine plus de 1% en 2022. Il inclut également la révision des trois textes encadrant la sécurité nationale, la défense et l'acquisition de matériel.
La levée des tabous historiques
Les nouvelles moutures législatives devraient se traduire par la levée de plusieurs tabous, comme l'interdiction de la vente d'armes létales à l'étranger. Actuellement, l'archipel s'interdit d'exporter du matériel autre que celui servant au sauvetage, au transport, aux systèmes d'alerte, à la surveillance et au déminage. Ces limitations pourraient être balayées pour, selon le gouvernement, accélérer "la coopération avec les pays alliés".
Selon le quotidien Asahi, les Philippines, inquiètes des visées chinoises en mer de Chine méridionale, souhaitent acheter à la marine nippone des frégates d'occasion équipées de missiles antinavires. L'Indonésie serait également intéressée par des frégates et des sous-marins.
Remise en question des principes nucléaires
Autre tabou majeur menacé : les trois principes de "non-possession", "non-fabrication" et de "non-introduction sur le territoire" d'armes nucléaires, adoptés en 1967. Interrogée à ce sujet en novembre 2025, Takaichi a éludé cette question ultrasensible en déclarant : "A ce stade, le gouvernement les maintient comme politique nationale".
Pourtant, avant son arrivée au pouvoir, elle s'est à plusieurs reprises exprimée contre le principe de "non-introduction" d'armes atomiques sur le sol national, qu'elle juge "irréaliste" si le Japon veut bénéficier d'une dissuasion nucléaire "étendue" de la part des États-Unis.
Une agence de renseignement inspirée de la CIA
Outre son attachement à la défense, la cheffe de gouvernement prévoit de créer entre 2026 et 2028 une structure de renseignements inspirée de la CIA américaine, capable de centraliser les informations gérées aujourd'hui par les services du ministère des Affaires étrangères, du ministère de la Défense ou de l'Agence nationale de la police. Ce projet s'accompagnerait d'une législation contre l'espionnage qui suscite déjà des craintes quant aux libertés individuelles.
Consolidation de l'alliance américaine
Ce virage sécuritaire s'inscrit dans un contexte de consolidation de l'alliance avec les États-Unis. La première ministre est attendue le 19 mars à Washington par Donald Trump, qui l'a félicitée pour sa victoire aux législatives, lui souhaitant "beaucoup de succès dans l'application de (son) programme conservateur et (son) ambition de paix par la force".
"Takaichi est en passe de devenir, à l'instar de la Première ministre italienne Giorgia Meloni, l'une des dirigeantes étrangères préférées de Trump", ironise l'analyste politique Ko Koga.
Les racines idéologiques de Takaichi
Le volontarisme sécuritaire de Takaichi s'appuie sur une fervente idéologie nationaliste à laquelle elle a été biberonnée dès sa jeunesse. Ses parents l'ont éduquée en l'imprégnant du Rescrit impérial, un texte de 1899 autrefois présent dans toutes les écoles, et considéré comme un vecteur idéologique du militarisme nippon.
Dès son entrée en politique dans les années 1990, la native de Nara se rapproche des jeunes élus PLD, dont son mentor, Shinzo Abe (1954-2022), hostiles à toute repentance pour le passé militariste nippon et partisans de faire du Japon un "pays normal" doté d'une véritable armée.
Vers une révision historique de la Constitution
Dès le 8 février, Takaichi a annoncé sa volonté de se rendre au sanctuaire Yasukuni qui honore, entre autres, les criminels de guerre nippons et reste considéré - notamment à Pékin et Séoul - comme un symbole du militarisme japonais. Elle a aussi affiché son ambition de réécrire la Constitution nippone dont l'article 9 affirme le renoncement à la guerre.
Cette vieille ambition de la frange conservatrice du PLD vise à supprimer toute référence pacifiste – considérée comme imposée par les Américains au lendemain de la Seconde Guerre mondiale – et à inscrire dans la loi fondamentale l'existence d'une armée japonaise. Depuis 1954, l'archipel ne dispose que d'une "force d'autodéfense" dénuée de capacité d'intervention à l'extérieur, si ce n'est pour des opérations de maintien de paix.
Un contexte favorable à la réforme
Shinzo Abe, premier ministre entre 2012 et 2020, avait tenté de réviser la Constitution. Dès 2016, il pouvait compter sur une majorité des deux tiers des sièges aux deux chambres du Parlement, condition sine qua non pour modifier ce texte. Les scandales de caisses noires du PLD, les réticences d'un parti allié et le boycott des débats par l'opposition ont fait avorter son projet.
La donne semble aujourd'hui différente et Takaichi a les cartes pour réaliser l'ambition de son mentor. Son parti détient plus des deux tiers des sièges à la Chambre basse. Ce n'est pas le cas au Sénat mais il peut compter sur l'appui de petites formations, également favorables à la réforme.
L'évolution de l'opinion publique
Dans le même temps, l'opinion a évolué et le référendum obligatoire pour valider une modification constitutionnelle semble désormais gagnable. Depuis l'invasion de l'Ukraine par la Russie en 2022, plus de la moitié des Japonais soutiennent la révision de la Constitution, selon les sondages publiés dans l'Asahi.
La montée des tensions avec la Chine, le développement nucléaire nord-coréen, et les doutes sur le soutien américain en cas de guerre, suscitent de réelles inquiétudes. La fermeté affichée par Takaichi, notamment sur la question taïwanaise - elle a déclaré qu'une attaque de la Chine contre l'île pourrait constituer une "menace pour la survie du Japon", ce qui impliquerait l'envoi de troupes nippones -, plaît à une large frange d'une jeunesse qui connaît peu ou mal l'histoire de la guerre.
Qu'ils s'en rendent compte ou non, le tournant politique observé dans l'archipel pourrait bien bouleverser la géopolitique en Asie de l'Est, marquant une rupture historique avec le pacifisme d'après-guerre et redéfinissant le rôle du Japon sur la scène internationale.



