Dans une tribune au Monde, l'ancien ambassadeur de France en Turquie, Marc Pierini, décrypte la position du président turc Recep Tayyip Erdogan, qui entend monnayer son appui sécuritaire à l'Europe. Selon lui, Ankara cherche à tirer profit des tensions géopolitiques pour obtenir des concessions de la part de l'Union européenne.
Un marchandage stratégique
Marc Pierini souligne que la Turquie, membre de l'OTAN, dispose d'une position géographique clé et d'une armée puissante, ce qui en fait un acteur incontournable pour la sécurité européenne. Erdogan, selon lui, utilise cette carte pour négocier des avantages économiques et politiques, notamment dans le dossier des réfugiés et de la lutte antiterroriste.
« Le président turc entend monnayer son appui sécuritaire à l’Europe, explique Pierini. Il s’agit d’un marchandage stratégique où chaque geste d’Ankara en matière de sécurité est conditionné à des contreparties concrètes de la part de Bruxelles. »
Les enjeux du dossier syrien
L'ancien diplomate rappelle que la Turquie a un rôle central dans la gestion de la crise syrienne, notamment en accueillant plus de 3,6 millions de réfugiés sur son sol. Ce fardeau migratoire est un levier important dans les négociations avec l'Europe, qui craint une nouvelle vague migratoire en cas de déstabilisation de la région.
« La Turquie a déjà montré qu’elle pouvait ouvrir les vannes migratoires pour faire pression sur l’Europe, comme en 2020 à la frontière gréco-turque. Erdogan n’hésite pas à utiliser cette menace pour obtenir des financements supplémentaires et une relance du processus d’adhésion à l’UE », ajoute Pierini.
Une relation complexe avec l'OTAN
Marc Pierini note également que la Turquie joue un rôle ambigu au sein de l'OTAN. Tout en étant un allié de longue date, Ankara a récemment acheté des systèmes de défense antiaérienne russes S-400, ce qui a suscité des tensions avec les États-Unis et d'autres membres de l'Alliance. Cette double appartenance, selon lui, renforce la capacité de négociation d'Erdogan.
« La Turquie est un partenaire indispensable pour l'OTAN, mais elle utilise aussi sa proximité avec la Russie pour se poser en médiateur et en acteur incontournable. Cela lui permet de demander des concessions à l'Europe sans craindre de représailles majeures », analyse-t-il.
Un appel à la vigilance européenne
Pour Marc Pierini, l'Europe doit rester vigilante face à cette stratégie. Il recommande une approche ferme mais ouverte, qui distingue les intérêts sécuritaires communs des chantages politiques. « L'UE doit reconnaître l'importance de la Turquie pour la sécurité régionale, mais sans céder aux ultimatums. Il faut un dialogue structuré qui conditionne les avantages à des progrès concrets sur les droits de l'homme et la démocratie », conclut-il.
L'ancien ambassadeur insiste sur la nécessité de ne pas laisser Erdogan dicter les termes de la coopération : « La sécurité européenne ne doit pas être une monnaie d'échange. Il est temps de définir une stratégie claire vis-à-vis d'Ankara, qui allie fermeté sur les principes et pragmatisme sur les intérêts partagés. »



