Madagascar redessine sa diplomatie avec un virage stratégique vers Moscou
Diplomatie malgache : le virage stratégique vers Moscou

Madagascar redessine sa diplomatie avec un virage stratégique vers Moscou

Depuis sa prise de pouvoir en octobre 2025, le colonel Michaël Randrianirina imprime sa marque sur la scène internationale et redessine profondément les contours de la diplomatie malgache. Premier signal fort et lourd de sens : avant même de se rendre à Paris comme initialement prévu, le chef de la junte réserve sa première visite officielle à Moscou. Ce choix d'agenda, confirmé par plusieurs sources, intervient dans un contexte de rivalités accrues entre grandes puissances, où Madagascar apparaît comme un terrain stratégique convoité.

Un repositionnement diplomatique accéléré

La visite du dirigeant malgache à Moscou ce jeudi, où il doit rencontrer Vladimir Poutine après avoir « accepté l'invitation » du Kremlin, constitue une illustration tangible de ce rééquilibrage. Arrivé à bord d'un avion affrété par la Russie, le « président de la refondation » revendique un « multilatéralisme » assumé et affirme vouloir coopérer avec tout État susceptible d'apporter des bénéfices concrets au peuple malgache. Un discours qui marque une rupture avec les alignements traditionnels.

L'ancienne puissance coloniale française voit son influence se réduire progressivement, concurrencée par de nouveaux acteurs déterminés. La Russie se positionne en partenaire privilégié, renforçant son partenariat avec Antananarivo à un rythme soutenu. Mais elle n'est pas la seule puissance à s'intéresser à la Grande Île, riche en ressources naturelles mais fragilisée par une pauvreté structurelle persistante.

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La Chine et l'Inde en embuscade

La Chine, déjà bien implantée dans les secteurs des infrastructures, des mines et de l'énergie, poursuit une stratégie économique de long terme. L'Inde, quant à elle, attentive à la sécurité de l'océan Indien, voit en Madagascar un point d'ancrage stratégique face aux recompositions régionales. Dans ce jeu multipolaire complexe, les nouvelles autorités malgaches tentent habilement de tirer parti des rivalités entre grandes puissances, cherchant à maximiser leurs marges de manœuvre diplomatiques et à sécuriser des partenariats jugés plus favorables à leurs intérêts nationaux.

Des gestes symboliques forts

Le rapprochement russo-malgache dépasse désormais les simples déclarations d'intention pour se concrétiser par des actes significatifs. Le 9 janvier dernier, Andrey Andreev Vladimirovich, ambassadeur de la Fédération de Russie en poste à Madagascar depuis fin 2020, a été décoré du grade de l'Ordre national malgache par la ministre des Affaires étrangères, Christine Razanamahasoa. Ce geste hautement symbolique, perçu comme un pied de nez aux puissances occidentales, couronne une mission jugée réussie par les deux parties.

L'ambassadeur russe figurait d'ailleurs parmi les premiers diplomates étrangers reçus par le colonel Randrianirina dès le 21 octobre, quelques jours seulement après sa prestation de serment. Cette audience avait été précédée d'une rencontre entre le chef de l'État et les membres de l'association « Les Amis de la Russie », dynamisée depuis la chute de l'ancien président Andry Rajoelina et devenue le symbole d'un réchauffement accéléré des relations entre Antananarivo et Moscou.

Un virage sécuritaire tangible

Le domaine militaire constitue l'un des aspects les plus concrets de ce rapprochement stratégique. Une dizaine de jours avant la fin de l'année 2025, un jet russe a atterri à l'aéroport international d'Ivato avec une délégation d'une quarantaine de ressortissants russes et du matériel militaire conséquent : drones, caisses d'armement, fusils d'assaut, kalachnikovs de dernière génération et armes de poing.

Le 14 janvier, la Présidence a officiellement annoncé le début de formations dispensées par des instructeurs russes aux forces armées malgaches sur l'utilisation de ces équipements militaires. Signe de l'importance accordée à cette coopération, c'est le général Andreï Averyanov, ancien commandant de l'unité 29155 du GRU et aujourd'hui à la tête d'Africa Corps (ex-Wagner), qui dirigeait la délégation russe et a été reçu par le colonel Randrianirina.

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Le rôle clé de Siteny Randrianasolonaiko

Le fait que l'annonce de cette livraison militaire ait été faite en premier lieu par le président de l'Assemblée nationale, Siteny Randrianasolonaiko, et non par le chef de l'État ou le gouvernement, a surpris de nombreux observateurs. Cet ancien candidat malheureux à la présidentielle de 2023, considéré comme un pro-russe assumé, s'est rendu à Moscou seulement trois semaines après l'installation du nouveau régime.

À l'occasion du 13ᵉ Forum international du sport, il a rencontré des parlementaires de la Douma, des responsables du ministère russe des Affaires étrangères et des opérateurs économiques, plaidant activement pour un appui concret à la refondation, notamment dans les secteurs sensibles de l'eau, de l'électricité et de la gouvernance.

Une communication stratégique repensée

Autre signal fort du repositionnement diplomatique : la première interview accordée par le nouveau dirigeant malgache à un média étranger l'a été à la chaîne russe RT (Russia Today), au détriment des médias occidentaux traditionnels comme RFI, France 24, TV5 Monde ou la BBC. Ce choix médiatique délibéré s'inscrit dans une stratégie de communication plus large visant à diversifier les canaux d'expression et les récits sur la scène internationale.

La France en recul progressif

Un sociologue de l'Université d'Antananarivo observe une perte progressive de l'influence française, même si le chef de l'État tente de nuancer ce constat lors de ses interventions publiques. « La France n'a pas à s'inquiéter », a déclaré le colonel Randrianirina sur RT Suisse, avant d'ajouter : « Dès que le partenariat est gagnant-gagnant et profite au peuple malgache, nous sommes toujours prêts ».

Pourtant, l'universitaire déplore la persistance de postures postcoloniales françaises, renvoyant à l'ouvrage d'Antoine Glaser Arrogant comme un Français en Afrique. Les partisans du rapprochement avec Moscou insistent quant à eux sur un argument percutant : « La Russie n'a jamais colonisé l'Afrique comme les autres pays occidentaux ».

Des intérêts avant les alliances

Un ancien ambassadeur malgache appelle toutefois à la prudence dans cette recomposition diplomatique accélérée. « On peut avoir des relations avec tout le monde, mais il ne faut pas oublier la base fondamentale : les intérêts… », souligne-t-il, pointant l'absence d'agences russes de coopération comparables à l'AFD, la GTZ ou la JICA. Selon son analyse, Moscou privilégierait avant tout ses propres objectifs géopolitiques dans cette relation renforcée.

Le soft power russe à l'œuvre

La Russie ne se contente pas d'une coopération classique et investit désormais des domaines plus subtils mais tout aussi stratégiques. La reconnaissance officielle de la « Maison de Russie » à Antananarivo, centre culturel et éducatif piloté par l'Association Fraternité Madagascar–Russie, bras armé de la Rossotrudnichestvo, illustre cette offensive de soft power assumée. Cette stratégie vise désormais explicitement la formation des élites malgaches, préparant le terrain pour des relations durables.

Vers une intégration aux BRICS ?

La question commence désormais à circuler dans les cercles politiques et diplomatiques d'Antananarivo : Madagascar pourrait-il devenir un futur partenaire des BRICS ? Cette hypothèse, encore spéculative, témoigne de l'ampleur des recompositions en cours et de l'ambition des nouvelles autorités malgaches de repositionner leur pays sur l'échiquier international.

Dans l'océan Indien, Madagascar n'est d'ailleurs pas un cas isolé. La Russie soutient ouvertement les revendications malgaches sur les îles Éparses et celles des Comores sur Mayotte, annonçant même l'ouverture prochaine d'une ambassade à Moroni. Des prises de position qui ciblent directement les intérêts français dans la région et participent d'une stratégie géopolitique plus large.

Depuis la prise de pouvoir du colonel Randrianirina le 14 octobre 2025, chaque geste lié à la Russie — déplacement, rencontre, discours ou accord — est minutieusement observé, tant à l'intérieur qu'à l'extérieur du pays. Cette diplomatie de plus en plus tangible crée un équilibre fragile, au risque d'alimenter un casus belli diplomatique feutré mais réel. Les analystes Serge Zafimahova et Mamy Rafenomanantsoa relèvent que le noyau dur du pouvoir rêve d'une diplomatie tous azimuts rappelant celle de l'amiral Didier Ratsiraka sous la Deuxième République, lorsque Madagascar avait tissé des liens étroits avec l'URSS.

Alors que les autorités malgaches ne manquent désormais aucun rendez-vous organisé par Moscou, comme en témoigne la participation du ministre de l'Intérieur Velonjara Tiaray à la conférence ministérielle du Forum Russie-Afrique au Caire à la mi-décembre, la question centrale demeure : ce virage stratégique vers l'Est permettra-t-il véritablement à Madagascar de maximiser ses intérêts nationaux dans un monde multipolaire de plus en plus concurrentiel ? La réponse se construira dans les mois et années à venir, au gré des réalisations concrètes de ces nouveaux partenariats et de leur capacité à répondre aux attentes légitimes du peuple malgache.