Nouveau service militaire : pour Pierre Servent, spécialiste d’histoire militaire, "il y aura plus de candidats que de places"
Journaliste et écrivain, Pierre Servent, colonel de réserve, est spécialiste d’histoire militaire. Originaire de Montpellier, il réagit à l’annonce par le président Emmanuel Macron de la création très rapide d’un nouveau service militaire, qui pourrait concerner 3 000 jeunes d’ici l’été prochain.
Pourquoi ce nouveau service national volontaire annoncé par Emmanuel Macron ?
Cette nouvelle formule proposée par le président de la République semble s’inspirer de deux objectifs. Le premier est la force morale, un thème récurrent chez Emmanuel Macron. C’est ce que le stratège athénien Thucydide au Ve siècle avant J.-C. appelait le caractère, le caractère d’un peuple qui est plus important pour résister que les murailles et les vaisseaux. Ce service militaire volontaire est censé permettre à des jeunes hommes et des jeunes femmes de forger cette force d’âme au contact des armées, en s’entraînant, en acquérant une formation militaire, sur une dizaine de mois semble-t-il, ce qui n’est pas mal du tout.
Le second objectif n’est pas de créer une colonie de vacances sympa, ce n’est pas Les Bronzés font l’armée, c’est vraiment donner une formation militaire, en cumulant les promotions, et d’accumuler un vivier d’hommes et de femmes formés au monde militaire, et pouvant déboucher dans la réserve opérationnelle. Sébastien Lecornu quand il était ministre des armées voulait la doubler, on est à peu près à 50 000 réservistes opérationnels, et l’objectif serait de passer à 100 000. Ceux qui feraient ce service militaire auraient une vocation naturelle à rejoindre la réserve opérationnelle, pour alléger la charge de l’armée professionnelle.
Quel sera le rôle de ces jeunes militaires ?
Ce que je comprends, c’est qu’ils ont plutôt vocation à rester sur le territoire national et à être engagés par exemple sur l’opération Sentinelle, pour prendre leur tour de garde sur cet exercice qui est une vraie mission, une vraie opération, ce n’est pas de la figuration. Sur un service militaire de 10 mois il y a une formation initiale du soldat, ce qu’on appelait les classes jadis, qui est une formation au combat d’infanterie, au tir, à la connaissance du monde militaire. Sur dix mois il peut y avoir pour l’armée la possibilité de détecter des talents particuliers, dans le domaine des drones, de la cyberguerre. On a des jeunes geeks qui sont extrêmement doués.
"L’important, c’est que les jeunes aient le sentiment d’être utiles" : il faut aussi réinnerver le pays par rapport à la question militaire. Ces jeunes, même si pour l’instant ils ne seront pas très nombreux, ils ont des copains, une famille, tout un tissu relationnel et ils pourront répercuter ce qu’ils font, le sens que ça a, pour forger plus nettement le caractère patriotique face aux enjeux qui sont devant nous.
L’armée a-t-elle les moyens d’accueillir et de former des dizaines de milliers de jeunes ?
Cette question résume parfaitement l’équation du problème. C’est pour cela que ce dispositif va démarrer à 3 000, parce que ça, c’est absorbable par l’armée. Il faudra quand même de l’argent, on parle d’un milliard d’euros pour les infrastructures. L’armée a vendu beaucoup de casernes, il va falloir en reconstruire ou trouver de la place. Il faut aussi de l’argent pour l’encadrement, qui pourrait être d’active et de réserve opérationnelle, et pour l’équipement, la nourriture, la solde, qui doit être un peu attractive, même si ce ne sera pas le premier motif pour aller vers ce service. Par ailleurs ce n’est pas parce qu’on va être candidat qu’on va être accepté : il y aura des visites médicales, des tests pour l’aptitude donc il faut des structures pour les évaluer et les accueillir. C’est pour ça que le projet démarre modeste, pour accueillir 50 000 hommes et femmes dans dix ans, et dix ans, ça va vite.
Pensez-vous que les candidats existent dans notre jeunesse ?
Je pense que oui. Plusieurs sondages montrent qu’il y a un taux d’adhésion de la population qui est très élevé, même pour un service militaire obligatoire. Et du côté des jeunes, il ne semble pas d’après les sondages qu’il y ait un rejet de cette idée, je suis convaincu que les jeunes voient bien ce qui se passe dans le monde, que la situation est tout à fait tendue, et qu’il y a des jeunes hommes et des jeunes femmes qui ont envie d’un engagement qu’on ne leur a pas proposé jusqu’à présent. Je suis prêt à faire le pari qu’il y aura plus de candidats que de places, notamment dans les premières années.
Le pays ne risque-t-il pas de se déchirer sur cette question, si la menace grandit ?
J’espère un peu le contraire, il serait bon que le pays se resserre et se réveille avec les autres européens et nos pays amis du front de l’est où la perspective d’une confrontation n’est pas du tout théorique. Si demain, soit par provocation soit par des coups de sonde les Russes essaient de pénétrer dans les pays baltes, on va prendre conscience que les choses sont très sérieuses. Plutôt que d’avoir peur et d’être terrifiés il vaut mieux se préparer et faire front. Je suis persuadé qu’il y a dans la besace française un patriotisme qui s’est peu exprimé ces dernières années, parce que l’armée était professionnelle et que ces questions pouvaient paraître lointaines. Ce fond patriotique se réveille, et les jeunes ne sont pas moins patriotes que les Français plus âgés.
Que peut-on faire de plus pour améliorer nos capacités de défense ?
Nous avons, nous journalistes et médias une responsabilité particulière dans cette période. Il y a une volonté des Français de comprendre, et nous avons une grande responsabilité pour illustrer sur le plan humain, montrer pourquoi les jeunes s’engagent dans l’armée professionnelle au risque de donner leur vie si nécessaire. Beaucoup de Français redécouvrent ces questions, cela participe du renforcement du sentiment citoyen et de la prise de conscience que quand on est citoyen d’une démocratie, d’un pays libre, il faut se préoccuper des questions de défense. Il faut que le pays se réapproprie ce patrimoine national, justement pour ne pas sombrer dans la peur d’être terrassé par les risques. On fait mieux face quand on comprend ce qui se passe.



