Christophe Gomart : un destin militaire forgé dans la tradition Saint-Cyr
Chez les Gomart, l'engagement militaire est une affaire de famille. Christophe Gomart, fils et frère de Saint-Cyriens, a lui-même intégré la prestigieuse école militaire (promotion Grande Armée, 1981-1983) avant d'y servir comme instructeur. Général à la retraite et désormais député européen Les Républicains, il a connu de nombreux théâtres d'opérations : Tchad, ex-Yougoslavie, Rwanda, Bosnie, Afghanistan, Mali, Sahel et Levant.
Un parcours d'exception au service de la France
Sa carrière militaire est marquée par des postes de commandement prestigieux : Commandant des opérations spéciales de 2011 à 2013, puis directeur du renseignement militaire de 2013 à 2017 avec le grade de général de corps d'armée. En 2017, il rejoint le groupe Unibail-Rodamco-Westfield comme directeur de la sûreté et de la gestion de crises, avant d'être élu député européen en juin 2024.
Le Point : Quelle est votre relation personnelle avec Saint-Cyr ?
Christophe Gomart : Je mesure la chance qui a été la mienne de réussir ce concours. Saint-Cyr est une école de formation exceptionnelle qui a toujours su s'adapter à l'évolution de la société, tout en conservant ses traditions fondamentales qui constituent l'essence même de l'armée française. Les Saint-Cyriens ne représentent que 10 % des officiers, mais c'est parmi eux qu'émergent les grands chefs de demain. L'enseignement principal qu'on y reçoit est d'apprendre à obéir, ce qui constitue paradoxalement la première étape pour devenir un véritable chef.
L'expérience formatrice de l'instruction
Vous y êtes retourné ensuite comme instructeur. Comment cela s'est-il passé ?
Christophe Gomart : Effectivement, j'ai occupé le poste de chef de section, appelé familièrement « vorace » dans le langage de l'école. N'étant ni major de promotion ni particulièrement discipliné, cette nomination m'a d'abord surpris. Cette expérience m'a profondément fait grandir. J'ai dû endosser pleinement le rôle du chef face à des jeunes aspirants officiers, avides d'apprendre et déjà impatients de commander. Le rôle de l'instructeur consiste précisément à les ramener à la réalité, à leur enseigner l'obéissance nécessaire avant le commandement, et à leur offrir un cadre structurant où développer leur liberté d'action future.
Cette mission incluait naturellement l'enseignement des fondamentaux militaires : techniques de tir, démontage d'armes, déplacement tactique, préparation du sac, bivouac et principes du commandement. Une formation complète et exigeante.
Une vocation familiale et personnelle
Quand avez-vous décidé de « tenter Saint-Cyr » ?
Christophe Gomart : Cette décision s'est imposée comme une évidence. J'ai voulu suivre les traces de mon père, que je voyais si épanoui dans sa vie militaire. Servir mon pays me paraissait la démarche la plus naturelle qui soit, une véritable vocation. Sur cinq garçons, mon père a « fabriqué » trois Saint-Cyriens, perpétuant ainsi une tradition familiale bien ancrée.
Saint-Cyr, c'est une tradition familiale chez les Gomart ?
Christophe Gomart : Absolument. Mon père et l'un de ses frères étaient Saint-Cyriens. Pour ma part, j'ai intégré l'école avec deux de mes frères, tandis qu'un autre est passé par l'école militaire interarmes (EMIA). Mon grand-père paternel était officier de marine. Cette continuité générationnelle forge un héritage précieux.
Des liens indéfectibles et une formation exigeante
L'école est-elle comme une seconde famille ?
Christophe Gomart : Sans aucun doute. Mes amitiés les plus solides sont nées à Saint-Cyr. Ce sont des liens indéfectibles, forgés dans l'adversité partagée sur le terrain. Même lorsque les carrières nous séparent, les retrouvailles sont immédiates et naturelles. Cette solidarité s'éprouve particulièrement dans les conditions difficiles : la nuit, sous la pluie et le froid, on apprend qu'ensemble, on est toujours plus forts.
La notation permanente, le fait d'être scruté continuellement, comment avez-vous vécu cela ?
Christophe Gomart : À Saint-Cyr, l'évaluation ne se limite pas aux performances académiques. Elle englobe le comportement et l'attitude générale, une pratique qui se prolonge tout au long de la carrière militaire. Cette exigence permanente forge le caractère et prépare aux responsabilités futures.
La réalité du commandement et du combat
Les élèves ont-ils conscience du risque qu'ils prennent pour leur vie ?
Christophe Gomart : Les aspirants officiers sont surtout animés par l'envie d'aller au combat et de se confronter à la réalité des théâtres d'opérations. Cependant, personne ne peut prédire avec certitude sa réaction face aux tirs réels. Même les stages commandos les plus intenses, qui simulent le stress et la fatigue extrêmes, ne peuvent totalement anticiper le comportement au moment décisif.
Un bon chef résiste au stress en toutes circonstances ?
Christophe Gomart : C'est précisément l'objectif de la formation : apprendre à résister au stress, à réfléchir sous pression maximale, à donner des ordres clairs à des subordonnés eux-mêmes stressés, et à afficher un calme apparent même lorsque l'intérieur est en ébullition. Un chef efficace ressemble à un canard en surface : il paraît serein tandis que, sous l'eau, il pédale intensément.
C'est ce que vous avez ressenti vous-même en situation de commandement ?
Christophe Gomart : Exactement. Je retiens deux principes essentiels : un chef fatigué devient fatigant, et un chef énervé devient énervant. Le commandement exige donc de savoir se reposer et de maintenir son calme en toutes situations.
Tradition et modernité : l'évolution nécessaire
L'histoire tient une place très importante à Saint-Cyr...
Christophe Gomart : L'école est profondément ancrée dans l'histoire militaire française. Les uniformes, le plumet, le sabre et l'ensemble du cérémonial ne relèvent pas d'un passéisme stérile, mais d'une volonté d'inscrire chaque promotion dans une continuité historique. Le culte des anciens y est authentique et structurant.
Et votre grand uniforme, il est où aujourd'hui ?
Christophe Gomart : Il est conservé chez mes parents, en Vendée. Je ne suis d'ailleurs pas certain de pouvoir encore le revêtir...
Un combat pour l'égalité dans les armées
La dernière promotion de Saint-Cyr ne compte encore que 10 % de femmes, est-ce insuffisant à vos yeux ?
Christophe Gomart : Oui, évidemment. J'ai observé une évolution trop lente : aucune femme durant ma scolarité, seulement deux pendant mon instruction, et environ 10 % aujourd'hui. Cette progression reste insuffisante. Je l'affirme clairement : il n'y a aucune raison qu'une femme ne puisse servir au combat, ni être prête à donner sa vie pour son pays. L'armée israélienne l'a compris depuis longtemps.
Au-delà de l'impératif d'égalité, il s'agit d'une question d'efficacité opérationnelle. La diversité des profils, des parcours, des intelligences et des approches constitue une richesse indispensable pour nos armées. Comparée à d'autres institutions, l'armée française accuse un retard, même si notre pays figure parmi les plus avancés en Europe sur ce sujet.
Ce combat, je le mène activement. Je l'ai initié comme directeur du renseignement militaire et je le poursuis au Parlement européen où j'organise, le 10 juin prochain, un séminaire intitulé « Women in Armed Forces », ouvert par la présidente du Parlement européen Roberta Metsola. Cette question est cruciale, tant au niveau national qu'européen, pour moderniser et renforcer nos forces armées.



