Caudéran rêve d'indépendance : deux habitants lancent une croisade pour quitter Bordeaux
Soixante ans après le rattachement de la commune de Caudéran à Bordeaux, la nostalgie d'une autonomie perdue resurgit avec force. Jon Michelena et Emmanuel Quancard, deux habitants de ce quartier bordelais, ont créé le groupe Facebook "Caudéran Demain !" avec un objectif clair : que Caudéran retrouve son statut de commune indépendante, tel qu'il existait jusqu'en 1965.
Une rancœur qui perdure depuis six décennies
Le temps n'a pas apaisé les mécontentements. Les deux initiateurs se présentent comme des "irréductibles" refusant ce qu'ils qualifient d'"OPA hostile de la mairie de Bordeaux pour s'approprier les voix des électeurs de Caudéran". Leur démarche, lancée début février au cœur de la campagne municipale, vise à rassembler 2 000 membres pour interpeller les élus et expliquer les spécificités de leur quartier.
Emmanuel Quancard, né il y a 76 ans à la maison de santé de la rue Pasteur de Caudéran, déplore amèrement : "Caudéran participe à 40% du budget de Bordeaux mais n'en retire que 20% de bénéfice." Il dénonce "l'état dans lequel Bordeaux a laissé Caudéran pendant des années" et aspire à "retrouver la splendeur de Caudéran".
Une position qui contraste avec les tendances nationales
Cette revendication d'indépendance communale apparaît paradoxale dans un contexte national plutôt orienté vers la fusion des communes et la création de communes nouvelles. Pourtant, les deux Caudéranais insistent : leur démarche "n'est pas un canular". Le groupe entend "rassembler tous les nostalgiques de la période bénie où Caudéran n'avait pas encore été confisqué par Bordeaux".
La présidente de l'association "Caudéran mon village" n'a pas hésité à qualifier ce rattachement historique d'"erreur", lors d'une réunion de campagne municipale. Michelena et Quancard enfoncent le clou en réclamant de se défaire "de l'étouffante tutelle de Bordeaux".
Une procédure juridique complexe mais possible
Selon Pascal Combeau, professeur de droit public à l'Université de Bordeaux et responsable du Master action territoriale, une telle scission est juridiquement possible. Il cite en exemple les communes de Sainte-Florence et L'Oie, en Vendée, qui ont quitté la commune nouvelle d'Essarts-en-Bocage en 2024.
Le doyen de la faculté de droit et science politique renvoie à "l'article L2112 et suivants sur les dispositions relatives aux limites territoriales des communes" du Code général des collectivités territoriales (CGCT). Cependant, il prévient : "La procédure est assez lourde et complexe."
Les étapes d'une longue croisade administrative
Le processus pour redevenir une commune à part entière s'annonce particulièrement exigeant :
- Une pétition doit rassembler au moins un tiers des inscrits du territoire concerné, soit près de 18 000 Bordelais d'extra-boulevards
- Ouverture d'une enquête publique par le représentant de l'État
- La demande doit être confirmée à l'expiration d'un délai d'une année
- Instauration d'une commission par arrêté préfectoral
- Avis du conseil municipal de Bordeaux et du Conseil départemental
Pascal Combeau souligne que "tout dépendra alors de la motivation et de la mobilisation" autour de cette requête. La décision finale reviendra à l'État, par arrêté préfectoral.
Un contexte historique particulier
Quant à l'argument du "délit de démocratie" concernant l'arrêté préfectoral du 3 février 1965 actant la fusion, Pascal Combeau en dément le bien-fondé. Avant la loi Marcelin sur les fusions et regroupements de communes - promulguée en 1971 sur l'impulsion de Jacques Chaban-Delmas - "il était simplement demandé un avis des conseils municipaux concernés".
Pour l'heure, les "indépendantistes" caudéranais devront certainement dépasser la centaine de membres actuellement inscrits sur leur groupe Facebook pour espérer atteindre leur objectif. La route vers l'autonomie communale s'annonce longue, mais la détermination des deux initiateurs ne semble pas faiblir face à cette croisade administrative et politique.



