Aristote écrivait, il y a vingt-quatre siècles, que la finalité de la politique n'est ni la richesse ni la puissance, mais la possibilité, pour les citoyens, de mener une « vie bonne ». Cette idée d'apparence surannée devrait être au cœur d'un vrai projet de gauche, défend Eric Hazan, essayiste et professeur à HEC.
La « vie bonne » selon Aristote
Pour Aristote, la « vie bonne », l'eudaimonia, ne relève ni du plaisir ni de la réussite individuelle isolée : elle suppose un cadre, une cité ordonnée, des conditions matérielles stables, une forme de reconnaissance sociale. Certaines conditions y sont non négociables : pouvoir travailler, transmettre, se projeter. Lorsqu'elles disparaissent, ce n'est pas seulement le niveau de vie qui s'effondre, c'est la dignité même de l'existence.
Or c'est précisément ce qui se joue aujourd'hui. Ce qui se fissure dans nos sociétés n'est pas seulement la répartition des richesses : c'est la possibilité, pour une part croissante de la population, de mener une existence stable, lisible, digne, où l'effort a un sens, les règles une cohérence, et l'avenir une forme. La gauche a perdu le sens du peuple. Elle prétend corriger, compenser, redistribuer, sans parvenir à répondre à la question devenue centrale : qu'est-ce qu'une vie qui tient ?
Les classes moyennes au cœur de la rupture
Les classes moyennes sont au cœur de cette rupture. Non parce qu'elles seraient les plus pauvres, mais parce que la promesse d'une vie meilleure ne se réalise plus pour elles. Le travail demeure, mais il ne projette plus. Le logement est accessible, mais au prix d'un effort disproportionné. L'école est ouverte, mais elle ne corrige plus les déterminismes. La santé existe, mais son accès devient incertain. Rien ne s'effondre tout à fait. Mais tout se tend.
À cette tension s'ajoute le sentiment d'abandon : des territoires où les services se retirent, d'un monde politique qui parle de ces réalités sans les habiter.
Une souffrance mal écoutée
Ces phrases ne sont pas abstraites. Sandrine, 44 ans, agent de maîtrise dans un supermarché près de Clermont-Ferrand, gagne 2 400 euros net par mois. Elle élève seule deux enfants, rembourse 750 euros de crédit immobilier, et termine chaque mois à découvert. Sa maison, achetée 150 000 euros il y a neuf ans, en vaut 250 000 – « Je ne pourrais plus l'acheter ». La viande est passée à une fois tous les quinze jours. Au travail, les objectifs ont été relevés à un seuil « inatteignable, qu'on n'atteindra qu'en souffrance » – burn-out, accidents, un turnover qu'elle n'avait jamais vu. Son fils, qui voulait un lycée général, a été affecté en peinture-plâtrerie. Sa mère a passé la nuit sur un brancard aux urgences de Clermont. « On se sent invisibles pour les administrations, dit-elle simplement. Si j'appelle au secours, personne ne vient. Je n'ai plus d'espoir. »
Nathalie, qui dirige un magasin à Laval, cumule deux emplois ; son mari, policier, en cumule deux lui aussi. Leur formule, plate, dit tout : « On ne gagne pas assez pour être aisés, trop pour les aides. » Florence, déléguée syndicale dans la Vienne, voit le car qui dessert sa commune se réduire à deux passages par jour. Toutes répètent : « On travaille, on paie, et on s'en sort à peine mieux que ceux qui ne bossent pas. »
Ce n'est pas la pauvreté qui les abîme. C'est l'injustice perçue, l'effort qui ne paye plus, la promesse qui ne tient plus. C'est cela que désigne la « bonne vie » : non l'épanouissement spectaculaire, mais la dignité ordinaire. Lorsqu'elle disparaît, ce n'est pas un confort qui s'effrite, c'est le contrat républicain qui se désagrège.
L'immigration et la cohérence sociale
Au passage, la question de l'immigration met à l'épreuve la capacité de la société à rester cohérente. Là où les services sont saturés et l'intégration incertaine, elle cristallise un sentiment plus large : celui que l'ordre commun ne tient plus tout à fait. Faire comme si elle n'existait pas, c'est abandonner le terrain à ceux qui en font un instrument de division ; n'y répondre que par la fermeture, c'est refuser d'en voir la complexité.
François Dubet parle de mépris social, Pierre Rosanvallon d'un déficit de reconnaissance. Christopher Lasch, puis Michael Sandel, ont décrit une élite qui, en célébrant les gagnants d'une méritocratie étroite, finit par humilier les autres. Julien Benda, déjà, dénonçait la trahison des clercs : ceux qui devaient porter l'universel embrassant les passions particulières des puissants. C'est ce lien-là, fait de reconnaissance autant que de redistribution, qui s'est défait.
Cette crise s'inscrit dans un mouvement plus profond. Karl Polanyi l'avait montré : lorsqu'une société laisse le marché organiser l'ensemble de ses relations, elle produit une instabilité qui finit par appeler une réaction. Le marché désencastre l'économie des structures sociales qui la rendent viable, fragilise les existences, accroît l'incertitude, et pousse la société à se protéger.
Le projet d'une troisième gauche
Partout en Europe, une famille politique tente de sortir la gauche de son immobilisme. La Fondation Jean-Jaurès l'a baptisée, en juin 2025, la « troisième gauche » : ni la troisième voie blairiste – dissoute dans le marché –, ni le populisme de gauche – dont les éclats n'ont jamais tenu –, mais une synthèse exigeante, à gauche sur l'économie, ferme sur l'ordre républicain et la maîtrise des frontières.
Mette Frederiksen, au Danemark, le résume : un État-providence ne se défend qu'en assumant un discours régalien clair sur souveraineté, sécurité et immigration. La social-démocratie suédoise, le Blue Labour autour de Keir Starmer, le Labor d'Anthony Albanese, le sanchisme espagnol explorent la même équation : radicalité des buts, rigueur des moyens. C'est précisément ce déplacement que la gauche française n'a pas voulu faire. Dans cette internationale qui se cherche, écrit la fondation, « la France est isolée ».
À cette aune, le projet du Parti socialiste (PS) pour 2027 déçoit. Six idées y sont alignées, sans ce qui ferait d'une plateforme un projet : un principe, un cap, un récit. On y reconnaît les vieux réflexes d'une gauche défensive, encore prisonnière des compromis de la Nupes qu'elle prétend pourtant avoir quittée : la maîtrise des flux migratoires y est traitée du bout des lèvres, la reconnaissance des classes moyennes réduite à une intention. À ne pas choisir le peuple et le progrès, le PS choisit en réalité de ne plus rien dire, et continue de céder du terrain, scrutin après scrutin, à ceux qui, eux, tranchent. Il suffit pourtant d'écouter.
Des capabilités, pas des promesses
Amartya Sen et Martha Nussbaum, héritiers directs d'Aristote, ont proposé de penser la justice sociale non en termes de ressources, mais de capabilités : la capacité réelle des individus à mener la vie qu'ils ont raison de valoriser. C'est ce que demandent les classes moyennes : des possibilités effectives, non des droits formels. Pouvoir habiter quelque part sans s'épuiser. Pouvoir travailler sans s'user. Pouvoir élever ses enfants sans angoisse. Pouvoir se soigner sans attendre. Une vie normale et digne.
Il y a urgence. Nous ressemblons, par bien des aspects, aux somnambules décrits par Christopher Clark à la veille de 1914 : nous pressentons que tout cela finira mal sans nous donner la force de ralentir.



