Défendre l'État sans défendre ses lourdeurs : l'appel d'un haut fonctionnaire
Défendre l'État sans défendre ses lourdeurs

Johan Theuret, haut fonctionnaire territorial et cofondateur du think tank le Sens du service public, publie une tribune dans laquelle il appelle la gauche républicaine à ne pas abandonner la question de l'efficacité de l'État à ses adversaires. Il estime que défendre les services publics ne consiste pas à défendre chacun de leurs dysfonctionnements, mais à porter un projet de rénovation républicaine.

La montée des discours populistes et libéraux

Selon Theuret, les démocraties contemporaines sont confrontées à la montée des discours populistes et libéraux. Lorsque les citoyens font l'expérience de démarches incompréhensibles, de délais excessifs ou de procédures absurdes, ils deviennent réceptifs à ceux qui prétendent résoudre ces difficultés par la destruction pure et simple de l'État. Il cite l'exemple de Javier Milei, président d'extrême droite de l'Argentine, dont les « tronçonneuses » prospèrent sur les frustrations accumulées face à des administrations perçues comme impuissantes ou illisibles.

Le solidarisme de Léon Bourgeois comme fondement

L'auteur rappelle que l'histoire intellectuelle de la gauche fournit les ressources nécessaires pour répondre à ce défi. Les services publics trouvent une part de leur justification dans le solidarisme de Léon Bourgeois (1851-1925). Chacun bénéficie d'un héritage collectif qui fonde une dette sociale envers la communauté. L'impôt n'est pas une charge arbitraire, mais la contrepartie d'une solidarité organisée. Encore faut-il que cette solidarité soit visible dans la vie quotidienne. Le consentement à l'impôt dépend aussi de la conviction que les services financés collectivement répondent effectivement aux besoins des citoyens.

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Le principe de mutabilité au cœur de la doctrine

Theuret rappelle que parmi les principes fondateurs du service public figure celui de mutabilité, c'est-à-dire la capacité des services publics à s'adapter aux évolutions de la société et aux attentes des usagers. Défendre le service public, c'est accepter de le faire évoluer lorsqu'il ne remplit plus pleinement sa mission.

Les causes de la complexité administrative

Selon l'auteur, les difficultés actuelles ne proviennent pas d'un manque d'engagement des agents, mais souvent d'une accumulation de normes et de procédures. Dans de nombreux domaines, les règles se sont empilées au fil du temps sans véritable réexamen d'ensemble. Cette sédimentation réglementaire pénalise les usagers et affecte également les agents publics, qui voient parfois leur métier réduit à la gestion de contraintes dont le sens s'est perdu. À cela s'ajoutent le cloisonnement des administrations et une dématérialisation qui a trop souvent numérisé la complexité au lieu de la supprimer. Le citoyen continue à devoir fournir plusieurs fois les mêmes informations à des organismes qui ne communiquent pas suffisamment entre eux.

L'inflation normative comme substitut de l'action

Depuis plusieurs décennies, les responsables politiques ont vu leurs marges de manœuvre se réduire sous l'effet de l'endettement public, des contraintes budgétaires et des interdépendances économiques. Face à la difficulté croissante d'agir par les moyens, ils ont souvent été tentés d'agir davantage par la norme. Chaque problème appelle une nouvelle loi, chaque dysfonctionnement une nouvelle procédure, chaque crise une nouvelle obligation. La règle devient alors le substitut de l'action.

L'intelligence artificielle n'est pas une solution miracle

L'auteur aborde l'argument selon lequel l'intelligence artificielle permettrait demain de supprimer massivement des postes. Il juge cette hypothèse largement exagérée, car les services publics reposent aussi sur l'appréciation humaine, la responsabilité et la relation de confiance avec les usagers. Ce débat rappelle que la gauche ne peut laisser à ses adversaires le monopole de la réflexion sur la modernisation de l'État. Les nouvelles technologies doivent être mises au service des usagers et des agents, non servir de prétexte au recul du service public.

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Un appel à la rénovation républicaine

Pour Theuret, la réponse à ces difficultés ne peut être celle des libéraux qui réduisent la question à celle du nombre de fonctionnaires. L'enjeu n'est pas de faire moins d'État, mais de retrouver un État capable d'agir. Il ne s'agit pas d'affaiblir les protections collectives, mais de les rendre plus lisibles, plus accessibles et plus effectives. Il ne s'agit pas d'opposer les citoyens aux fonctionnaires, mais de les réconcilier autour d'un même objectif : un service public qui donne du sens au travail à ceux qui le font vivre et qui répond réellement aux besoins de ceux qu'il sert. Il conclut : « Si la gauche ne porte pas ce projet, d'autres s'en chargeront. Et ils le feront avec des tronçonneuses plutôt qu'avec des réformes. »