Treize ans après, des propriétaires bordelais toujours sans solution
Treize ans après, des propriétaires bordelais sans solution

Treize ans après avoir dû quitter leur appartement à cause d'un risque d'effondrement causé par des travaux, des propriétaires bordelais se retrouvent toujours dans une impasse financière et psychologique malgré une décision de justice en leur faveur.

Un cauchemar sans fin

Quand elle franchit la porte du 16, rue Canihac à Bordeaux, en ce matin d'avril 2026, Jacqueline Dumail ne peut empêcher son corps de tressaillir et son visage de se figer. Comme à chaque fois qu'elle y revient, l'élégante octogénaire, droite de dignité, voit défiler devant ses yeux un cauchemar sans fin. L'impossibilité d'habiter, depuis bientôt treize ans, l'appartement hérité de sa mère et fruit de vente de la maison familiale en Dordogne.

Autre copropriétaire-habitante, professeure de lettres (au lycée Camille-Jullian) à la retraite, Marianne Bourineau n'a, elle, jamais eu la force d'y revenir, depuis le 23 octobre 2013, à 22 h 30 exactement. Quand elle a dû quitter sans délai son appartement et l'immeuble qui menaçaient de s'effondrer, « avec une valise et mon chat sous chaque bras », escortée par les pompiers, par elle-même alertés, la police municipale et un ingénieur de la Ville de Bordeaux.

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Sa souffrance est telle, encore aujourd'hui, qu'elle détourne la tête quand elle circule en tram B sur le cours Pasteur tout proche. « Toute cette histoire est un boulet émotionnel, un traumatisme depuis le début. »

Témoigner d'un parcours

Elle a pourtant adressé un e-mail à la rédaction de « Sud Ouest », pour remettre cette douloureuse histoire dans l'actualité, malgré l'absence de solution. « J'avais envie de témoigner une dernière fois d'un parcours, explique-t-elle. On est passé par des moments d'espoir et de désespoir, on a tout essayé mais on n'arrive pas à s'en sortir. »

Constat désillusionné d'un « fiasco total, d'une honte, d'une ruine financière, psychologique et intellectuelle », comme le résume Jean-Marc d'Agata. Ingénieur de formation dans la métallurgie, reconverti comme factotum (ouvrier polyvalent) chez les Compagnons du devoir, autant dire qu'il est incollable en matière de bâtiment, et qu'il connaît tous les détails techniques du dossier sur le bout des doigts.

« Toute cette histoire est un boulet émotionnel, un traumatisme depuis le début. » Au nom des quatre copropriétaires, dont sa sœur résidant aux États-Unis, cet incorrigible bavard a passé des centaines d'heures, bénévolement, à tenter de dénouer l'écheveau de cette immense pelote judiciaire et administrative. À essayer de comprendre comment de simples travaux de renforcement d'un immeuble ont pu occasionner, sans jeu de mots, l'effondrement de plusieurs vies. Et un grand drame : la mort, le 18 octobre 2013, de Nicolas Darricau, ouvrier de 26 ans et futur père de famille, écrasé par une plaque de béton.

Le problème des pieux

Ironiquement, tant les institutions locales en ont manqué dans cette histoire, tout est parti du projet de création d'une maison des solidarités (MDSI) au 18, rue Canihac, fruit d'un partenariat public-privé (PPP) signé en janvier 2012 entre le Conseil général de la Gironde (ex-Département) et les Écosolidaires.

Avant de démolir l'immeuble existant, des travaux de renforcement au numéro 16 sont nécessaires. Un jour de juin 2012, le calvaire commence par un bruit sourd. Jacqueline Dumail, propriétaire au rez-de-chaussée, s'en souvient comme si c'était hier. « L'architecte m'avait dit : ''On va d'abord mettre des pieux sous votre cuisine pour consolider.'' Et là, j'ai entendu un grand boum ! La maison s'est affaissée de 8 centimètres. »

L'entreprise venait d'enfoncer des pieux à 17 mètres de profondeur. Trop loin, trop fort, sans altimétrie ni sondages préalables ? En tout cas, le mur de refend se fissure, le sol penche, la salle de bains se disloque. Première évacuation. Jacqueline Dumail est logée dans un appartement du cours Pasteur par le Conseil général. Marianne Bourineau est trimbalée d'hôtel social en hôtel social aux frais des Écosolidaires, jusqu'à la levée du premier arrêté de péril. Retour au 16, rue Canihac en septembre 2012, jusqu'à la fameuse évacuation d'urgence le 23 octobre 2013 et un deuxième arrêté de péril, toujours en cours.

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C'est le début d'un titanesque combat pour faire reconnaître les droits des propriétaires. L'affaire va en justice, une quarantaine d'avocats sont mobilisés, les pièces au dossier s'amoncellent. Le Département de Gironde, maître d'œuvre avec les Écosolidaires, argue d'un défaut d'entretien de la copropriété, la thèse est balayée par la preuve de travaux de rénovation régulièrement entrepris par les copropriétaires.

Pour Jean-Marc d'Agata, ce n'est pas ce qu'il appelle le « bâtiment A » (le numéro 16) qui est en cause, mais l'« appendille » (l'annexe de l'immeuble). Construite sur les anciennes douves du couvent des Carmes, elle a subi un affaissement fatal qui a entraîné la fragilité d'ensemble.

Victoire à la Pyrrhus

En 2021, la Cour de cassation finit par confirmer la responsabilité du maître d'ouvrage et des constructeurs. Mais c'est une victoire à la Pyrrhus pour les quatre copropriétaires : l'indemnisation financière (un peu moins de 40 000 euros chacun) est calculée sur la valeur dépréciée de l'immeuble (qui a subi des dégâts d'eau et l'occupation de squatteurs) et non sur le coût de reconstruction. Estimé à environ 450 000 euros pour la copropriété, plus 40 000 à 45 000 euros par appartement, il est hors de portée financière pour eux.

Le piège est total : les victimes ont gagné leur procès mais perdu leurs biens. Ils n'ont pas les moyens d'avancer les fonds des aides publiques, notamment dans le cadre de la rénovation énergétique, et sont trop peu indemnisés par la justice pour reconstruire sans aide.

Ce qu'il leur reste d'indemnités est dépensé en frais de syndic, d'avocats, d'assurances ou de travaux de stabilisation de l'immeuble. « Une berlinoise a été installée contre les fondations, un chevalet posé sur la façade nord et renforcé en mai 2025 sera bientôt enlevé. Le bâtiment A n'a pas bougé », énumère Jean-Marc d'Agata, conforté dans son diagnostic de départ.

L'accompagnement humain est une catastrophe. Marianne Bourineau, qui venait de terminer le remboursement du prêt de l'appartement quelques semaines avant le début des problèmes, vit dans une précarité locative permanente. « J'ai dû déménager plusieurs fois, la dernière en juin dernier. Avec des baux de trois ans, on ne sait jamais ce qui peut arriver. J'ai été suivie par les services sociaux du Département. Une fois, on m'a dit : ''Vous avez essayé le 115 ?'' »

Dès le procès perdu en 2021, le Département veut imposer de faire payer à Jacqueline Mirail le loyer de l'appartement du cours Pasteur, qu'il louait pour elle. Elle refuse. « Ils se sont sentis forts face à une femme âgée, seule. Ils m'ont envoyé les huissiers pour m'expulser, profitant que j'étais soignée pour un cancer. »

Souffrance physique et morale

Insolvable mais inéligible aux aides sociales, car propriétaire, elle vit depuis cinq ans chez son fils au Bouscat. « Sans lui, je serais à la rue. » Hospitalisée trois fois pour des problèmes cardiaques, elle est persuadée que le stress permanent causé par cette histoire en est à l'origine. « J'ai vécu dans un désespoir permanent, sans un jour tranquille, c'est terrible. »

Sans possibilité d'apporter les fonds pour les travaux nécessaires à la levée de l'arrêté de péril et de remise à neuf de l'immeuble, les copropriétaires ne peuvent plus espérer, aujourd'hui, qu'une vente de l'immeuble « en l'état » pour une fraction de sa valeur. Car, désormais stabilisé, c'est paradoxalement une affaire en or pour qui aurait les reins financiers suffisamment solides pour la rénovation complète, dans cet endroit prisé du centre-ville de Bordeaux.

« Le plus dur, ce n'est pas l'argent mais de se dire qu'on a tout perdu. Je regrette beaucoup mes livres », constate amèrement Marianne Bourineau. La peine n'est pas moindre pour Jacqueline Dumail : « On était tranquilles chez nous, on payait nos impôts et tout s'est effondré. Le plus douloureux pour moi, c'est de me dire que je vais mourir sans rien laisser à mon fils et à ma petite-fille. J'en ai honte. »