Il faut sortir du centre-ville, parcourir la petite zone d'activité commerciale, passer le magasin Lapeyre et le concessionnaire Renault avant de le trouver. Installé depuis dix ans dans les locaux vitrés de la chambre de commerce et d'industrie, le campus bayonnais de Kedge n'a pas la superbe de ses équivalents bordelais, marseillais et parisien, véritables vaisseaux amiraux de l'école. Mais il n'en accueille pas moins 280 étudiants chaque année dans le cadre de son bachelor en management. Avec ceux de Bastia, Avignon et bientôt Mont-de-Marsan, il est l'un des quatre mini-campus développés par le groupe, avec une promesse : délivrer aux étudiants de la région un diplôme de grade licence quasiment à domicile.
Un ancrage local fort
« On a la montagne, la mer, le soleil ! » vante Alexandre Olivieri, tout sourire. Ce Basque pur jus parachève sa troisième année de bachelor à Bayonne. C'est simple : il ne se voyait pas « vivre ailleurs qu'ici » à l'issue de son baccalauréat. Par amour de sa région, certes, mais aussi pour des raisons pratiques. Alexandre loge « dans un appartement chez des proches » à Biarritz, finance ses études via « un mix entre des cotisations de [sa] famille et d'un héritage », et grâce à une alternance à GMT, une petite entreprise d'import-export de matériel médical. Si le campus n'avait pas été sur ses terres natales, le jeune homme de 21 ans l'admet, il n'aurait « jamais tenté une école de commerce ».
Un recrutement local et durable
Comme lui, 65 % des étudiants du campus viennent des Landes ou des Pyrénées-Atlantiques. Kedge attire ainsi une population éloignée des métropoles, qu'elle n'aurait, peut-être, jamais touchée autrement. Mieux encore, ce recrutement s'inscrit dans la durée, puisque 30 % des étudiants en bachelor poursuivent au sein du groupe, en programme grande école comme en master. Un pari rentable, donc. D'autant que la business school maille le territoire à moindre coût. Car si ces petits campus sont « associés » au groupe, ils ne lui appartiennent pas. Ce sont les CCI qui en sont responsables et possèdent les locaux. Moyennant une rétribution financière à Kedge, couvrant le coût d'entrée et les coûts pédagogiques annuels, celles-ci bénéficient d'un campus clé en main et récupèrent la majeure partie des frais de scolarité (8 900 euros par an). Le fonctionnement est comparable à celui des franchises. À l'exception près que le groupe éducatif est un établissement d'enseignement supérieur privé d'intérêt général (EESPIG), à but non lucratif, donc.
Les CCI, partenaires clés
Les CCI y trouvent leur compte : elles remplacent ainsi leurs formations déjà existantes par la « marque Kedge ». « Faire venir une école du top 10, c'est bénéfique pour les entreprises locales, renchérit André Garreta, président de la CCI de Bayonne Pays basque. Et nous manquons cruellement de manageurs sur le territoire. » Ce besoin est d'autant plus fort que le secteur a longtemps été confronté à un déficit de formations post-bac, « entraînant une faible poursuite dans l'enseignement supérieur », précise Jean-Pierre Laflaquière, vice-président de la communauté d'agglomération. « Il était nécessaire d'encourager les bacheliers les plus modestes à poursuivre leurs études, sans qu'ils aient à assumer le coût de la vie à Bordeaux, Toulouse ou Paris », appuie-t-il.
Un enseignement de qualité maintenu
« Le syllabus et les examens sont les mêmes qu'à Bordeaux et Marseille, assure Jean Grandes, directeur du campus de Bayonne. Parfois, ce sont les mêmes intervenants. » Ces derniers, professeurs permanents du groupe, assurent au moins la moitié des cours du bachelor – une condition nécessaire pour obtenir le visa du ministère de l'Enseignement supérieur. Le reste du temps, ce sont des conférenciers recrutés sur place, dont certains issus du monde professionnel, qui prodiguent les leçons élaborées par les équipes de Kedge. Avec un corps professoral différent, l'enseignement est-il amoindri ? À en croire Jean Grandes, il n'y aurait aucune différence. L'encadrement serait même « renforcé » au vu de l'effectif. « Car, en première année, nous accueillons à peu près 90 étudiants dans la promotion, que nous divisons en trois groupes de 30 étudiants, détaille-t-il. Sur les campus, ce chiffre est beaucoup plus important. »
Un modèle à deux vitesses
Un bachelor unique, oui, mais pas le même standing partout. Il n'y a qu'à lire les descriptions sur Internet pour en saisir les différences : Bordeaux et Marseille proposent des équipements dernier cri avec des salles de fitness ou des incubateurs de start-up, quand les petits centres n'ont pas forcément l'espace ou les moyens. L'offre de formations y est, elle aussi, réduite. « Quelques masters spécialisés sont en projet. Mais l'idée est de focaliser ces campus sur les bachelors », indique le directeur général de l'école, Alexandre de Navailles. Ainsi, le programme grande école, parcours phare des business schools, n'est présent qu'à Bordeaux et Marseille.
D'autres écoles suivent le mouvement
Ce modèle à deux vitesses se retrouve aussi à Audencia, qui propose un programme bachelor à La Roche-sur-Yon, comme à Paris ou à Nantes, ou encore à l'Inseec, à Beaune et Chambéry. Mais qui nécessite de bien choisir sa ville d'implantation : après six ans d'existence, et malgré le soutien financier de l'agglomération, l'Essca a ainsi décidé de rapatrier le bachelor qu'elle avait ouvert à Cholet dans sa maison mère d'Angers. « Ça ne marchait pas. Les étudiants ne voulaient pas rester dans cette ville », précise le directeur général, Jean Charroin, qui, malgré une stratégie multi-campus, préfère viser les villes de plus de 100 000 habitants.
L'ISC Paris fait le pari d'Orléans
C'est aussi l'idée de l'ISC Paris, qui a choisi de dédoubler son campus parisien à Orléans, en conservant donc l'ensemble de ses programmes : bachelor, programme grande école et masters spécialisés. Si près de 70 % des étudiants viennent du Centre-Val de Loire, « l'objectif est aussi d'échapper à la concurrence qui règne à Paris et où toutes les écoles de province se sont installées ces dernières années », indique Pierre Barreaud, directeur de ce deuxième campus.
Un investissement public conséquent
Cette attraction pour la capitale a longtemps pénalisé Orléans. « Beaucoup de lycéens quittaient la région pour faire leurs études à Paris, à une heure d'ici », reconnaît Florent Montillot, vice-président d'Orléans Métropole. Face à la « fuite des cerveaux », la collectivité a lancé un « appel à manifestation d'intérêt auprès des grandes écoles » en 2017, avec à la clé des locaux remis à neuf, en plein centre-ville, et des connexions facilitées avec les entreprises du territoire. Coût de l'opération pour Orléans Métropole : 15 millions d'euros. Colossal, donc, mais il s'agit avant tout d'un échange de bons procédés. L'ISC Paris entend en effet « se mettre au service du territoire » en créant des masters dédiés à la logistique et à la cosmétique, deux secteurs clés du bassin d'emploi de la métropole. Et les retombées sont déjà perceptibles, précise Florent Montillot. Ces dernières années, plusieurs entreprises se sont installées. Des parisiennes auraient même montré leur intérêt.



