Kemi Badenoch, une nouvelle figure à la tête des Torys
Les leaders du Parti conservateur britannique se succèdent et ne se ressemblent pas. Après Boris Johnson, l’aristo excentrique et ébouriffé (2019-2022), et Rishi Sunak, le financier dégingandé (2022-2024), c’est désormais Kemi Badenoch qui dirige les Torys depuis 2024. À 46 ans, elle évoque une institutrice sûre de son autorité, avec une voix ferme et un regard franc. Après des débuts hésitants, elle s’est affirmée. Ses interventions à la Chambre des communes ont mis en difficulté le Premier ministre travailliste Keir Starmer, contesté au sein de son parti et empêtré dans le scandale Mandelson, un proche du délinquant sexuel Jeffrey Epstein qu’il avait nommé ambassadeur à Washington. Au point de susciter l’admiration de la rappeuse Nicki Minaj, qui l’a comparée à la « Dame de fer », Margaret Thatcher, une de ses sources d’inspiration.
Une conservatrice antiwoke
Cette conservatrice à poigne semble en phase avec un pays entré depuis le vote du Brexit, en 2016, dans l’ère de l’« insécurité provinciale », selon l’essayiste David Goodhart. Issue d’une famille nigériane – père médecin généraliste, mère professeure de physiologie –, venue en Angleterre à l’adolescence pour y faire ses études, Kemi Badenoch est une « antiwoke » farouche. « En tant que membre de première génération d’immigrés nigérians, elle voit la Grande-Bretagne de l’extérieur. C’est une conservatrice qui comprend l’importance de l’héritage national et adopte une vue équilibrée de notre histoire coloniale », soutient Niggel Beggar, prêtre anglican et théologien qu’elle a fait nommer à la Chambre des lords en 2025. Kemi Badenoch approuve le Brexit et s’oppose au « multiculturalisme » longtemps tenu pour sacro-saint outre-Manche. Elle dénonce crûment l’antisémitisme qui gangrène le royaume – « une urgence nationale », selon ses propres mots. Tenante des « valeurs occidentales », elle reproche à Keir Starmer de refuser à Donald Trump l’accès aux bases militaires britanniques dans le cadre de la guerre en Iran.
Déconnectée ?
En dépit de sa poigne, Kemi Badenoch n’a pas réussi à enrayer le déclin des Torys, lestés par le bilan calamiteux de leurs quatorze dernières années au pouvoir (2010-2024). Lors des élections locales du 7 mai, son parti s’est encore enfoncé, perdant plus de 150 sièges, aux dépens de Reform UK, la formation nationaliste menée par Nigel Farage. Et malgré ses prestations remarquées à la Chambre des communes, où elle mouche les travaillistes, elle est une simple spectatrice de la course à la succession de Keir Starmer qui déchire le Labour.
Kemi Badenoch a-t-elle hérité d’une mission impossible ? Ou lui manque-t-il l’étoffe nécessaire pour permettre aux Torys de retrouver le 10 Downing Street ? Le journaliste à l’hebdomadaire britannique The Spectator William Atkinson, qui vient de lui consacrer une chronique très critique, écorne son « conservatisme suranné, un libéralisme musclé complètement déconnecté des défis du pays, comme l’immigration ». « Contrairement à Nigel Farage, elle refuse d’admettre que la Grande-Bretagne est brisée, cingle-t-il. Sociologiquement, elle s’adresse à une petite part du pays : les riches personnes âgées, les Londoniens, les habitants du Sud-Est. » Reste que les prochaines élections législatives ne devraient pas avoir lieu avant 2029. En attendant ce scrutin qui décidera sans doute de sa place dans l’Histoire, la coriace Kemi Badenoch n’a pas fini de faire parler d’elle.



