Le lourd héritage des politiques de crise en France
Cela fait maintenant six années qu'Emmanuel Macron a lancé le célèbre dispositif du « quoi qu'il en coûte ». Cette mesure exceptionnelle visait à affronter une pandémie mondiale inédite qui allait profondément modifier, temporairement, nos habitudes de vie quotidienne. Le bilan de cette opération est sans appel : selon les chiffres officiels de la Cour des comptes, elle a entraîné une augmentation de plus de vingt points de la dette publique par rapport au produit intérieur brut.
L'intention initiale de cette innovation budgétaire était pourtant noble. Il s'agissait d'empêcher que les entreprises françaises et leurs salariés ne se retrouvent dans une situation de vulnérabilité extrême, voire de faillite pure et simple, en raison des confinements successifs et des diverses restrictions des libertés publiques imposées. Cependant, la sortie de ce dispositif de soutien massif s'est révélée bien plus lente et complexe en France que dans les autres nations européennes, et la facture finale s'est avérée considérablement plus salée.
Du bouclier tarifaire à l'épuisement des finances publiques
Il y a un peu plus de trois ans, le gouvernement français mettait en place un autre mécanisme d'urgence : le « bouclier tarifaire ». Son objectif était de limiter l'impact dévastateur de la flambée des prix de l'énergie, directement liée à l'agression militaire russe contre l'Ukraine. Le coût de cette opération de protection est tout aussi vertigineux : soixante-douze milliards d'euros, toujours selon les estimations rigoureuses de la Cour des comptes.
Aujourd'hui, la situation financière de la France est alarmante. Le pays se trouve dans une position de grande précarité budgétaire, surendetté et privé de toute marge de manœuvre significative. Pourtant, la guerre possède ses propres logiques que la stricte rationalité comptable publique peine à intégrer. Depuis le début du conflit au Moyen-Orient impliquant l'Iran, les prix à la pompe s'envolent dans toutes les stations-service de l'Hexagone. Face à cette nouvelle crise, le discours de l'exécutif devient chaque jour plus tortueux et moins lisible.
Le retour en force du « en même temps » macronien
Au commencement de cette séquence, les éléments de langage gouvernementaux étaient d'une simplicité apparente : en l'état des finances publiques, il était hors de question d'accorder le moindre coup de pouce financier à quelque corporation professionnelle ou catégorie de population que ce soit.
Puis, vendredi dernier, le gouvernement a délivré dans un mouvement simultané deux informations parfaitement contradictoires. D'un côté, il annonçait le déblocage de soixante-dix millions d'euros pour venir en aide aux agriculteurs, aux pêcheurs et aux transporteurs routiers durement pénalisés par la hausse vertigineuse du prix des carburants. De l'autre côté, le ministre délégué aux Comptes publics, David Amiel, soulignait avec fermeté la nécessité absolue de compenser toute dépense supplémentaire, ou toute baisse de recettes, par des économies budgétaires strictement équivalentes.
Ainsi ressuscitait le fameux « en même temps » dans toute son obscure et complexe splendeur, principe fondateur de la communication politique macronienne.
Pourquoi les agriculteurs et pas les infirmières ?
Ce contorsionnisme politique n'est pas né du néant. Il trouve son origine directe dans la menace proférée par les professions concernées d'orchestrer, dès le lundi suivant les annonces, des opérations de blocage massif des axes routiers et économiques. Une première manne d'argent public s'est donc déversée en priorité sur les acteurs économiques capables de provoquer le plus de perturbations et de nuisances à l'ordre public, avec en tête de liste les transporteurs routiers et les agriculteurs.
Pourquoi ces professions-là et pas les infirmières ou les aides à domicile ? La réponse est cruelle dans sa simplicité : ces dernières catégories, bien que tout aussi essentielles, ne sont ni équipées logistiquement ni organisées syndicalement pour bloquer efficacement le périphérique parisien ou les routes nationales.
Pourtant, le statu quo actuel paraît de plus en plus intenable. Ce mardi, une convergence de vue inattendue s'est dégagée entre Sophie Binet, la secrétaire générale de la CGT, et la députée Les Républicains de la Loire, Sylvie Bonnet. Cette dernière a officiellement posé une question au gouvernement sur les mesures urgentes à prendre pour la France rurale, qui travaille et qui n'a souvent pas d'autre solution que d'utiliser sa voiture personnelle pour se déplacer. Le message est identique des deux bords : il faut des aides financières, rapidement et de manière substantielle !
Les fantômes des Gilets jaunes et la peur de la rue
Cette rengaine est connue, mais elle résonne d'un écho particulièrement inquiétant jusqu'aux portes de l'Élysée. L'épisode historique des Gilets jaunes avait démontré, de manière cinglante, que les lobbys traditionnels et bien organisés n'étaient pas les seuls à pouvoir mettre le pays sens dessus dessous.
Si la petite musique, pourtant globalement fausse d'un point de vue économique, selon laquelle l'État s'enrichirait sur le dos des citoyens dont le plein d'essence coûte aujourd'hui vingt-cinq euros de plus qu'il y a seulement un mois, venait à rencontrer un écho puissant dans l'opinion publique, nul doute que les précautions budgétaires les plus strictes s'évanouiraient sans le moindre préavis. La peur du mouvement social spontané et incontrôlable reste un puissant moteur des décisions publiques en période de crise aiguë.



