Gabriel Attal est partout. Depuis la sortie de son livre, le patron de Renaissance court les plateaux de télévision, les librairies pour des séances de dédicace savamment mises en scène sur les réseaux sociaux. L’officialisation de sa candidature est imminente. Il doit réunir ses soutiens lors d’un meeting parisien, le 30 mai.
Bruno Retailleau est partout. Le candidat Les Républicains défend ses positions sur l’Algérie, le narcotrafic, la natalité, l’énergie, contre l’entrisme islamiste, se déploie tous azimuts pour s’imposer comme l’homme fort à droite. Il a été adoubé par son parti et entend bien monter en puissance.
Les deux têtes du Rassemblement national sont partout. On voit Marine Le Pen et Jordan Bardella en meeting, dans les foires et les salons, dans les médias. Les multiples prétendants à gauche sont partout : chacun se compte, s’échauffe, se jauge, teste des propositions de fond et des coups tactiques, le plus souvent par presse interposée.
Pendant ce temps, Édouard Philippe est en Égypte. Dans la foulée de son sacre havrais qui l’a immédiatement propulsé dans les sondages, le maire réélu aurait pu accélérer sa campagne pour la présidentielle et tenter de tuer le match une bonne fois pour toutes avec ses concurrents du « socle commun », comme l’y invitait une grande partie de ses lieutenants. Il s’est au contraire accordé des vacances avec famille et amis, au pays des pyramides. Retiré loin, très loin des joutes politiques sur le travail le 1er mai ou la crise des carburants. Son meeting d’avril a été reporté à début juillet.
Le nouveau maître des horloges
Ce choix dit tout du décalage entre le candidat normand… et tous les autres. « Il est rentré reposé et bronzé », souffle son entourage, qui s’en vanterait presque. Quitte à jouer la contre-programmation, autant l’assumer pleinement. Édouard Philippe suit son propre tempo, sans se soucier de ses concurrents qui cherchent à l’attirer sur le ring. « Son rapport au temps est une force incroyable », l’admire Clément Tonon, l’une de ses éminences grises. Le nouveau maître des horloges. « Les autres se précipitent mais lui fait comme il le sent, et jusqu’ici il ne s’est pas planté. Il ne veut pas être en réaction », abonde une proche.
De retour dans son bureau de l’hôtel de ville du Havre depuis lundi, le premier chef de gouvernement de l’ère Macron (2017-2020) était ce mercredi en visite à Toulouse, où il s’est affiché avec Jean-Luc Moudenc, un maire ami. Dimanche, on le verra à Reims, pour un discours et des annonces sur l’organisation du parti qu’il a fondé, Horizons, la structuration de son futur organigramme et son calendrier de campagne.
Il pourrait à cette occasion annoncer se départir de ses fonctions partisanes. Un événement à vocation avant tout interne donc, loin de la démonstration de force militante. « Il est très impliqué dans la structuration de sa dynamique électorale. Il est sur la balle », assure pourtant Clément Tonon. Il est comme ça, Édouard Philippe. On ne le transformera pas en ce qu’il n’est pas, quand bien même il rêve de s’installer à l’Élysée. Le pouvoir, oui, mais pas à n’importe quel prix.
Il a l’envie de gagner mais il n’est pas prêt à tout sacrifier pour y arriver, ce qui le distingue de prétendants à l’ambition plus tripale. Cet aspect de sa personnalité lui vaut régulièrement des critiques en dilettantisme. Ses soutiens ou futurs soutiens s’interrogent : veut-il vraiment mener le combat ? Cette campagne timide, intermittente, est-elle le signe d’une aversion au risque ou le fruit d’une stratégie savamment maîtrisée ? Est-il trop rigide pour fendre l’armure ? Désireux de convaincre, peut-il séduire les Français ?
Je crains qu’il ne soit trop haut, trop tôt.
Un ministre venu de la droite
Édouard Philippe a bien conscience qu’il devra, à un moment donné, se faire violence pour forcer sa nature. « Je ne crois pas qu’il faille être bon élève. » C’est ce qu’il a dit lors d’un débat face à François Hollande, organisé par les Gracques, le 11 avril. Se parlait-il à lui-même ? À y regarder de plus près, l’ancien juppéiste a déjà mis dans l’atmosphère un certain nombre de propositions, pas les moins abrasives, comme sur les retraites et la nécessité de travailler plus longtemps, le besoin d’avoir recours à une immigration de travail compte tenu de notre déséquilibre démographique. Il affirme des positions sans les dévoiler, une forme de « en même temps » normand.
Mais rien ou si peu qui ne soient de nature pour le moment à frapper les esprits ou à illustrer le caractère « massif » de son programme, qualificatif qu’il a employé lui-même dans Le Point et qui a d’abord suscité l’attente puis les sarcasmes. « En réalité, Édouard Philippe est un très mauvais candidat. Il va promettre du sang et des larmes parce qu’il ne saura pas faire autrement. Et de toute façon, tout ce qui touche à la macronie est mort », griffe un proche de Marine Le Pen. « Je crains qu’il ne soit trop haut, trop tôt, redoute un ministre venu de la droite. C’est quand il ne dit rien qu’il monte dans les sondages. Je pense qu’il a un capital sympathie mais pas d’électorat. » Reste qu’on l’a plusieurs fois enterré, et qu’il est toujours là. La présidentielle n’est-elle pas une course de longueur ? Cela fait bientôt six ans que l’ancien Premier ministre a quitté Matignon, cinq qu’il a créé son parti, et dix-huit mois qu’il a officiellement déclaré sa candidature (dans les colonnes du Point). Pendant tout ce temps, les Français ne l’ont, semble-t-il, pas oublié, si l’on en croit sa bonne cote de popularité, sans occuper les avant-postes.
Il peut y avoir par moments des trous d’air, mais le promoteur de « l’ordre dans les comptes et dans la rue » ne s’effondre pas. Personne n’aurait parié qu’il en soit encore à ce niveau-là aujourd’hui. Dès lors, qui d’autre que lui sait mieux combien la campagne est un marathon, une affaire de rythme, et qu’il faut en garder sous le pied pour le sprint final ?
« Il est le favori, donc la cible. Il a raison de ne pas se précipiter, parce qu’il n’y a pas d’urgence. On est dans une phase de multiplication des candidatures, pas encore de décantation », le défend Clément Beaune, ancien ministre, Haut-commissaire au Plan. C’est tout le problème de sa position. Édouard Philippe est susceptible de battre le Rassemblement national. Ils ne sont pas nombreux dans cette catégorie. Il représente l’offre la plus crédible, une incarnation de droite suffisamment modérée pour rassembler jusqu’à la gauche républicaine qui pourrait voter utile face au danger Le Pen ou Bardella.
Chômage technique
Dès lors, il n’a aucun intérêt, dans l’immédiat, à sortir de sa tranchée. Au risque de perdre des plumes ou de déplaire à une partie de son socle potentiel. « Édouard pense que tous les autres vident leur chargeur pour rien en ce moment. Attal et Retailleau sont en réalité très classiques », se rassure-t-on dans son équipe. L’homme des 80 km/h le sait : dans les rangs de Renaissance comme des Républicains, des bataillons d’élus n’attendent plus que le bon moment pour le rejoindre. « On se dit qu’il faut créer la mécanique du front républicain dès le premier tour », confie un macroniste historique, pourtant loin d’affectionner le personnage.
Mais rester sur son Aventin peut aussi lasser, y compris ses propres troupes, contraintes de patienter l’arme au pied. L’un de ses porte-voix nous a confié se sentir souvent « au chômage technique ». Un autre, compagnon de route de longue date, ne cesse de lui dire d’abattre ses cartes et d’arrêter de jouer la prudence, d’y aller plus fort sur les réseaux sociaux.
« Bien sûr qu’on ne peut pas être élu président sans prendre des risques. Édouard en a déjà pris en créant son parti, il a son autonomie. Il en prendra d’autres sur le fond », promet Clément Tonon. La sobriété peut être vue comme une qualité, à condition qu’elle ne mène pas à l’effacement. « Il n’y a ni unité de temps, ni unité de lieu, ni unité d’action. À un moment donné, il devrait être à fond matin, midi et soir ! commente un conseiller élyséen. Je ne comprends pas qu’il ne dise rien non plus sur l’international. » En ce qui concerne la bataille politique et la compétition électorale, Édouard Philippe « ne veut pas d’ennemis avant février » prévient son cercle intime. « Il ne sera pas dans l’affrontement, il veut éviter le “seul contre tous”. »
De quoi faire sortir de ses gonds un haut gradé du bloc central, qui ressort l’éternel procès en juppéisme. « Édouard Philippe ne dit rien aux gens ! Il regarde passer les trains. Ça me rappelle furieusement la campagne Juppé. Et encore, au même moment, Juppé avait un élan, une attraction. Est-ce l’influence de Gilles Boyer ? » L’eurodéputé, ex-bras droit d’Alain Juppé, fait en effet partie des plus proches collaborateurs d’Édouard Philippe. De fait, les principaux émissaires du Havrais ont presque tous participé au crash du chantre de « l’identité heureuse », en 2016. Dix ans plus tard, ils jurent en avoir tiré toutes les leçons.



