Démographie : la bombe tranquille qui bouleverse nos sociétés
Démographie : la bombe tranquille qui bouleverse nos sociétés

Il y a des phénomènes qui font grand bruit, et d’autres qui n’émettent presque aucun son. C’est le cas du « grand vieillissement » auquel nous sommes en train d’assister, couplé à un ralentissement drastique de la natalité dans la plupart des pays du monde. Ce big bang inaudible fait l’objet d’un livre, Démographie, la bombe tranquille (éditions du Rocher) signé par l’économiste Thibault Prébay, spécialiste des marchés financiers et, bien sûr, des grands équilibres démographiques. La thèse développée dans ce livre résonne comme une bruyante détonation : l’évolution démographique actuelle est une dynamique si puissante qu’elle va radicalement bouleverser nos sociétés et notre système économique.

Le Point : La « bombe tranquille », pourquoi cet oxymore ?

Thibault Prébay : La « bombe » renvoie au champ sémantique classique de la démographie qui insiste sur le caractère central et potentiellement explosif des dynamiques de population. « Tranquille », en revanche, souligne le fait que ce phénomène évolue de manière silencieuse. Dans une société focalisée sur l’actualité immédiate, la démographie passe au second plan, parce qu’elle ne produit ni bruit ni violences spectaculaires. On s’y intéresse souvent trop tard, lorsqu’on bascule soudain d’une situation stable à un problème devenu difficilement réversible. C’est en ce sens que c’est à la fois une bombe… et une bombe silencieuse.

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Vous formulez une hypothèse assez curieuse selon laquelle les grandes variations de population ne viennent pas de l’évolution de la natalité, mais de la mortalité. Comment l’expliquez-vous ?

On a effectivement tendance à voir la natalité comme le moteur principal des variations de population, alors que la démographie montre depuis longtemps l’inverse. Prenons les femmes européennes. À l’ère classique, elles avaient en moyenne six enfants. L’objectif n’était pas forcément d’élever une famille nombreuse, mais plutôt de compenser la forte mortalité infantile et juvénile de l’époque. Avoir beaucoup d’enfants permettait aussi de disposer de main-d’œuvre pour les travaux agricoles. Dès 1939, des travaux ont établi que lorsque la mortalité baisse – notamment infantile –, les familles font moins d’enfants, puisqu’elles n’ont plus besoin de « compenser » les pertes. Dès 1950, les femmes européennes ne font plus que 2,7 enfants en moyenne. Ce chiffre tombe à 1,4 en 2023, à une période où la mortalité infantile n’a jamais été aussi basse. L’histoire montre aussi que les pics de mortalité, à la suite d’une guerre ou d’une pandémie particulièrement meurtrière, sont généralement suivis d’un « baby-boom ». Comme quoi, c’est d’abord la mortalité qui change, et la natalité s’ajuste ensuite.

Ce puissant facteur « mortalité » fait-il que les incantations et autres politiques natalistes échouent toujours ? Pour l’heure, le « réarmement démographique » voulu par le président Macron n’a pas été suivi d’effets…

De nombreux pays ont déjà mis en place des politiques natalistes très ambitieuses – en Corée du Sud ou en Hongrie, par exemple – sans enrayer la baisse de la fécondité. L’observation empirique est donc assez claire : ces politiques ont des effets limités, notamment parce que le facteur déterminant reste la mortalité. Tant qu’elle ne remonte pas, il n’y a pas de raison structurelle d’attendre un rebond durable de la natalité.

À quoi ressemblera un monde avec toujours moins d’enfants ? Car c’est le chemin que l’on prend…

À un monde plus âgé. La transformation démographique se traduit mécaniquement par une part croissante de seniors, avec plusieurs conséquences. La première concerne le lien social : des familles avec moins d’enfants changent la manière dont s’organisent les solidarités. La deuxième est démocratique : comment faire fonctionner des sociétés où les plus âgés deviennent majoritaires dans le vote ? Il y a aussi un enjeu économique et de travail avec des besoins liés au vieillissement accru dans les domaines du soin, de l’accompagnement et des métiers techniques de proximité.

Entrons-nous dans l’ère de la rareté de l’homme ?

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Non, car même les prévisions les plus pessimistes pour 2100 situent la population mondiale autour de 6 milliards d’habitants. C’est certes moins que les 10 ou 15 milliards un temps annoncés, mais ce chiffre se rapproche de celui que l’on a connu au tournant des années 2000. L’idée d’une Terre vide n’est donc pas réaliste. Ce qui change, c’est l’organisation spatiale : certaines zones se videront quand d’autres, comme l’Afrique, continueront de se remplir. Aussi, d’un point de vue anthropologique, la mutation est tellement lente qu’elle sera presque imperceptible à l’échelle d’une vie. Remettons les chiffres en perspective. La France a stagné entre 17 et 20 millions d’habitants entre 1400 et 1800 avant d’exploser. Revenir à une stabilisation, même à 60 millions d’habitants, cela ne signifie pas que le pays est vide. C’est une angoisse compréhensible quand on n’a connu que la croissance, mais elle n’est pas justifiée historiquement.

La main-d’œuvre se faisant plus rare, le pouvoir va-t-il passer du capital au travail ? Ce serait un changement majeur…

Le basculement se joue moins entre capital et travail qu’entre employeurs et salariés. Le rapport de force s’est inversé : là où les candidats devaient jouer des claquettes hier pour convaincre l’employeur, ce sont aujourd’hui les entreprises qui cherchent à attirer et à retenir. Ce renversement tient bel et bien à la raréfaction de la main-d’œuvre, plus qu’à de nouveaux facteurs conjoncturels nés dans le sillage du Covid. Le télétravail, par exemple, est moins une réponse sanitaire qu’un avantage social acquis dans un contexte de tension sur le marché du travail.

Comment adapter nos économies à un monde en train d’évoluer sous nos yeux ?

Un premier point consiste à maîtriser le déficit. Il faut donc faire preuve de lucidité et accepter que le régime de croissance que nous avons connu n’existe plus. Les objectifs reposaient sur une dynamique démographique et une croissance d’environ 2 %, qui ne sont plus d’actualité. Nous devons désormais composer avec une croissance plus faible et une démographie moins dynamique, et adapter en conséquence nos modèles sociaux. Cela implique d’accepter que l’on ne peut pas durablement dépenser plus que ce que l’on produit. Cette prise de conscience marque la fin d’une utopie. Le deuxième axe concerne la formation. Il s’agit de repenser l’adéquation entre formation et emploi. Cette transformation est déjà engagée, mais elle doit être amplifiée. Le troisième axe est celui de l’intergénérationnel, que j’élargis à la vie démocratique. Par exemple, je propose de renforcer le poids électoral des jeunes – pourquoi pas en doublant le poids de leur vote – afin de rééquilibrer un système où les retraités ont aujourd’hui un poids écrasant alors qu’ils ne produisent plus. Il y va de la vitalité démocratique.

Certains plaident pour un recours accentué à l’immigration, notamment venue d’Afrique, qui se trouve dans une phase d’expansion démographique. Qu’en pensez-vous ?

Nous nous dirigeons vers une situation où la rareté de la main-d’œuvre sera structurante. Il est possible que les débats du futur se décentrent de la thématique classique « destruction d’emploi par l’intelligence artificielle et remplacement de l’humain par des robots » et qu’ils se recentrent vers des solutions visant à attirer des immigrés dans un contexte de forte concurrence avec les économies voisines.