Une vague de violence sans précédent
Depuis le début de l'année 2026, la France est confrontée à une explosion des home-jackings et des enlèvements ciblant les détenteurs de cryptomonnaies. Selon le Parquet national anticriminalité organisée (Pnaco), 67 faits de cette nature ont été recensés en 2025, et depuis janvier 2026, un nouveau cas est signalé tous les deux à trois jours. Le niveau de violence est souvent effrayant, avec des victimes ligotées, tabassées, voire amputées d'un doigt pour forcer le paiement d'une rançon.
Des victimes traumatisées
Joseph, ingénieur en cryptographie, a vécu une tentative d'intrusion chez lui, dans son lotissement paisible. Des malfaiteurs ont tenté de défoncer sa porte à coups de pied, puis sont revenus en se faisant passer pour la police. « S'ils avaient réussi à entrer, je n'aurais de toute façon rien pu leur donner », confie-t-il, amer. Sa famille vit désormais dans la peur et envisage de quitter la France pour la Malaisie. « L'agression que nous avons subie est la goutte d'eau », explique-t-il.
Adeline, entrepreneure dans le secteur, a vu ses parents victimes d'une erreur sur la personne : les malfrats ont séquestré leurs voisins par méprise. « Je suis crevée et en hypervigilance tout le temps », témoigne-t-elle. Elle s'équipe en gaz lacrymogène et armes non létales, mais déplore que la loi ne permette pas une autodéfense efficace.
Luc, lui, a subi deux tentatives de kidnapping en dix mois. Son associé a été braqué chez lui. « La France ne nous protège pas ! » s'indigne-t-il, alors qu'il organise son expatriation en Thaïlande.
Des modes opératoires rodés
Les enquêteurs décrivent des équipes cloisonnées, avec des logisticiens, chauffeurs, geôliers, recruteurs. Les commanditaires, souvent en détention ou à l'étranger, recrutent des « petites mains » via les messageries Snapchat ou Signal, parfois des mineurs, pour des missions floues. La commissaire divisionnaire Annabelle Vandendriessche, cheffe du Sirasco, explique : « Les criminels visaient au début les entrepreneurs ou influenceurs connus. Désormais, ils s'attaquent aussi aux simples détenteurs, identifiés grâce à des fuites de données. »
Les tentatives d'enlèvement se multiplient : celle de la fille de Pierre Noizat, fondateur de Paymium, en plein jour devant son mari et son enfant, a terrifié la communauté. La jeune femme, enceinte, a été traînée au sol par des agresseurs payés 3 000 euros pour un « colis ». Le cofondateur de Ledger, David Balland, a été amputé d'un doigt lors de sa séquestration.
Des mesures de protection insuffisantes
Éric Larchevêque, cofondateur de Ledger, reste en France mais vit dans une « forteresse » avec caméras et armes. Il demande un assouplissement des lois sur l'autodéfense : « Je ne demande pas à l'État d'assurer ma sécurité, je lui demande de me laisser la possibilité de le faire moi-même. » Il s'oppose également à un fichier des détenteurs de cryptos, craignant des fuites de données.
Des mesures de précaution existent : déposer les clés de son cold wallet dans un endroit sûr, conditionner les transferts à plusieurs signatures, ou opter pour un délai incompressible. Rémi d'Alise a développé Wallert, un dispositif qui envoie une alarme silencieuse en cas de transfert suspect.
Des enquêtes efficaces mais des fonds rarement récupérés
Les forces de l'ordre mènent des enquêtes efficaces, mais la récupération des fonds volés reste difficile. Les malfaiteurs utilisent des mixeurs et des peel chains pour brouiller les traces. Me Romain Chilly, avocat d'entrepreneurs en cryptos, estime qu'il faut « que le crime ne paie plus » en gelant les fonds sur les plateformes offshore et en mettant les récalcitrantes sur liste noire.
La procureure de Paris, Laure Beccuau, souligne que la convention de Budapest permet de geler des données avec 80 pays. Mais le temps que les procédures aboutissent, les fonds ont souvent disparu.
Un phénomène exponentiel
Le général Sylvain Noyau, chef de l'Unité nationale de police judiciaire de la gendarmerie, qualifie la menace d'« exponentielle ». Avec 12 % des Français possédant des cryptos en 2024, les cibles potentielles sont nombreuses. Les enquêteurs travaillent sur les hackeurs, de plus en plus jeunes, qui identifient les victimes ou blanchissent les fonds.
Pour les victimes, l'exil est souvent la seule solution. Une dizaine de confrères de Joseph ont déjà quitté la France pour Malte, la Chine, le Salvador ou Hongkong. « On ne peut plus rester », conclut-il.



