Politique américaine envers l'Iran : entre stratégie du fou et impasse
Politique américaine envers l'Iran : stratégie et impasse

Entre déclarations contradictoires, démonstrations de force dans le Golfe, repositionnement militaire américain en Europe et maintien d’un cessez-le-feu fragile, la politique américaine à l’égard de l’Iran évolue dans une zone grise, à mi-chemin entre stratégie assumée et improvisation calculée. Pour le chercheur David Rigoulet-Roze, spécialiste du Moyen-Orient, Donald Trump apparaît « ni totalement incohérent, ni pleinement maîtrisé », mais engagé dans une gestion du conflit où la communication devient un levier central de coercition.

Des déclarations en apparence désordonnées

À première vue, les prises de parole de Donald Trump semblent désordonnées : annonce de la fin des hostilités, menaces de « pulvérisation », rejet d’offres iraniennes de négociation et dénonciation d’actes assimilés à de la « piraterie ». Vendredi encore, le président américain s’est dit « pas satisfait » d’une nouvelle proposition de Téhéran visant à relancer les discussions, tout en affirmant que les dirigeants iraniens étaient « désunis » et incapables de définir une stratégie claire de sortie de crise.

Une inflation verbale qui interroge la cohérence de la doctrine américaine. Pourtant, selon David Rigoulet-Roze, cette apparente cacophonie ne relève pas d’une simple errance. Le chercheur pointe d’abord une dimension personnelle, marquée par une forme de compulsivité déclaratoire, au point que « sa cheffe de cabinet lui demande parfois d’en faire un peu moins ». Mais réduire cette posture à un trait de caractère serait une erreur : il s’agit en réalité d’une logique stratégique bien identifiable.

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La tentation de la « stratégie du fou »

Donald Trump s’inscrirait dans une tradition bien connue des relations internationales, celle de la « stratégie du fou », théorisée sous Richard Nixon. Son but est d’entretenir une incertitude maximale chez l’adversaire quant au seuil réel de déclenchement de l’action.

« Il multiplie les déclarations pour semer le doute sur ses réelles capacités », analyse le chercheur. La parole politique devient alors un instrument de dissuasion à part entière, fondé sur la peur et l’imprévisibilité. Une manière de faire monter les enchères pour contraindre l’adversaire à négocier.

Pourtant cette stratégie n’est pas sans risques. Téhéran, dans un premier temps, aurait sous-estimé la portée de ces déclarations. « Ils pensaient que tout cela relevait du bluff », souligne David Rigoulet-Roze. Une erreur classique en situation de crise : dissocier la rhétorique de l’action.

Or, cette lecture biaisée a pu conduire à des erreurs de calcul. Une enquête récente de CNN indique d’ailleurs que 16 bases américaines ont été endommagées dans huit pays du Moyen-Orient depuis le début du conflit, illustrant la réalité des tensions sur le terrain. Parallèlement, un haut responsable iranien a jugé « probable » une reprise des affrontements directs avec les États-Unis, signe que le risque d’escalade reste élevé.

Une ligne imparfaite, mais un objectif clair

Faut-il pour autant conclure à une absence de stratégie ? Le chercheur s’y refuse. « Ce n’est pas que de la confusion, même s’il y en a », nuance-t-il. Il perçoit une distinction essentielle : l’absence de doctrine parfaitement définie n’implique pas l’absence de but de guerre. Cet objectif demeure constant : contenir, voire neutraliser, le programme nucléaire iranien. C’est lui qui structure, en filigrane, l’ensemble des actions américaines.

Dans ce cadre, les mouvements militaires récents prennent un sens particulier. Le retrait annoncé d’environ 5 000 soldats américains de bases en Allemagne, jugé « attendu » par Berlin, s’inscrit dans une recomposition stratégique plus large. Les États-Unis utilisent en effet leurs infrastructures européennes comme plateformes logistiques pour leurs opérations au Moyen-Orient et en Afrique.

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Être « dans le mur » : une impasse plus qu’un échec

S’il est fréquent d’entendre que Donald Trump serait « dans le mur », cette formule, selon le chercheur, mérite d’être nuancée. Il ne s’agit pas tant d’un échec que d’une impasse stratégique. « La vraie question, c’est : quelles options restent pour atteindre l’objectif de guerre ? », résume-t-il.

Or, celles-ci apparaissent limitées. Washington se heurte à l’impossibilité d’obtenir une capitulation rapide, tandis que Téhéran refuse toute concession majeure, notamment sur les stocks d’uranium enrichi. Une situation de blocage réciproque qui enferme les deux camps.

Malgré l’affirmation récente de Donald Trump selon laquelle les hostilités seraient « terminées », cette déclaration semble davantage répondre à des contraintes politiques internes – notamment l’obligation de consulter le Congrès au-delà de 60 jours de conflit – qu’à une réalité stratégique stabilisée.

L’angle mort du système iranien

À cette impasse s’ajoute une mauvaise lecture initiale du système iranien. « Trump découvre qu’il ne fait pas face à des interlocuteurs clairement identifiés, mais à un système », explique David Rigoulet-Roze. L’absence d’un centre décisionnel unique complique toute négociation classique. Aucun acteur ne peut, à lui seul, engager durablement le régime. Cette fragmentation rend les accords plus incertains, voire fragiles par nature.

De cette combinaison naît une forme de conflit à mi-chemin. Ni guerre déclarée, ni paix retrouvée : une zone grise où menaces militaires, sanctions économiques et guerre des mots s’entremêlent, sans qu’aucune issue claire ne se dessine.

Ainsi, la notion même de sortie de crise reste incertaine. « Tant que la question nucléaire n’est pas réglée, cela ne peut pas s’arrêter », tranche le chercheur. Une confrontation appelée à durer, où l’incertitude n’est plus seulement subie… mais pleinement intégrée comme un instrument stratégique.