Ces dernières semaines, vous avez probablement vu Pierre Vermeren sur un plateau de télévision. Cet éminent historien, spécialiste du Maghreb, vient de publier un livre, France-Algérie de 1962 à nos jours, dans lequel il raconte avec limpidité l’histoire de la relation toxique qu’entretiennent les deux pays, à un moment où Paris et Alger ne se comprennent plus.
Alors, quand nous avons voulu découvrir les œuvres qui ont façonné son imaginaire, nous nous attendions à pléthore de références au monde arabe, lui qui a aussi vécu en Égypte, au Maroc et en Tunisie. Au minimum, puisqu’il est aussi un intellectuel français, nous pensions trouver un étalage de sources littéraires, cinématographiques ou artistiques les unes plus élitistes et pompeuses que les autres.
Mais voilà, l’homme que nous avons souhaité découvrir sous un autre jour se révèle à des années-lumière de nos a priori. Ce nouvel épisode de « Panthéon culturel », exercice auquel il s’est livré avec pudeur, dessine le portrait d’un intellectuel sensible qui cultive un goût assumé et rafraîchissant pour la culture populaire.
Enfance et adolescence : Tintin, Astérix et Sardou
Interrogé sur ses premières impressions culturelles, Pierre Vermeren évoque d’abord les bandes dessinées. « Je lisais beaucoup de BD, comme Tintin et Astérix, dont je ne comprenais pas toujours les jeux de mots. J’ai également dévoré de nombreux Arsène Lupin. » Le premier choc cinématographique survient à 13 ans avec la série Holocauste de Marvin Chomsky, diffusée en 1979. « Mon père nous a obligés à regarder. Les images restent gravées dans ma mémoire aujourd’hui encore. »
Côté musique, le souvenir est olfactif et sensoriel : « La maladie d’amour, de Michel Sardou. Je crois que je l’écoutais quand ma mère faisait la cuisine. C’était en vacances sous un chaud soleil d’été. »
Dans sa chambre d’étudiant à Nancy puis à Fontenay-aux-Roses, un poster de Serge Gainsbourg trônait : « Serge Gainsbourg maquillé et fumant comme à la parade. C’était un être étrange, qui faisait de la bonne musique, et que l’on écoutait car il cassait les codes. »
Rites de passage et œuvres marquantes
Pour Vermeren, Lucien Leuwen de Stendhal fut un choc heureux en hypokhâgne : « Découvrir à la fois le XIXe siècle, la jeunesse, l’ennui post-Napoléon dans ces villes de province, et puis en même temps l’aventure. » Il trouve dans ce siècle une fascination pour un monde avant la technique, « un monde humain, un monde dur évidemment, mais aussi où la valeur des Hommes s’éprouvait sans le truchement de la machine. »
Un film a particulièrement bouleversé sa vie : En fanfare (2024) d’Emmanuel Courcol. « C’est un film magnifique sur la musique, art sur lequel il est souvent difficile de mettre des mots justes. C’est aussi une comédie sociale, qui montre le petit peuple français du Nord, ses loisirs, sa vie, ses humeurs, la crise… » Il souligne la performance des acteurs Benjamin Lavernhe et Pierre Lottin, et la manière dont le film expose les fossés sociaux.
Scorsese, le cinéaste de la démesure américaine
Pierre Vermeren voue une admiration particulière à Martin Scorsese. « Il s’emploie, film après film, à mettre en scène la folie américaine au prisme de sa culture catholique latine. L’Amérique n’est pas l’Europe : elle échappe à nos cadres de référence, pousse tout à l’extrême – la mort, l’amour, la destruction, le jeu. » Il cite Le Loup de Wall Street comme exemple de cette hubris poussée à son paroxysme. « On dit souvent qu’on ne comprend pas Trump, ni la violence, ni les conflits : en réalité, il suffit de regarder Scorsese. Son cinéma donne des clés d’interprétation. »
Séries et musique : un éclectisme revendiqué
Bien qu’il regarde peu de séries, Vermeren a apprécié Baron noir pour son regard éclairant sur les coulisses de la vie politique. « Ce dévoilement est particulièrement instructif sur la manière dont nous sommes gouvernés. Et, en regardant cela, on comprend assez bien pourquoi le pays va si mal. »
En musique, il est éclectique : jazz, classique, rock, variété. Il écoute chez lui, prenant le temps d’apprécier chaque disque. « La musique est un moment à part, presque intime. Alors je mets un disque et je prends le temps d’écouter, que ce soit Miles Davis, Mozart ou Coldplay. » La chanson qu’il pourrait écouter toute sa vie ? Pour que tu m’aimes encore de Céline Dion, écrite par Jean-Jacques Goldman.
Lectures et plaisirs coupables
Vermeren ne relit jamais, mais il lit lentement À la recherche du temps perdu de Proust. Parmi ses œuvres populaires préférées, il cite les chansons de France Gall, Michel Berger et Jean-Jacques Goldman. Son plaisir culturel un peu coupable : la musique celto-bretonne et le festival interceltique de Lorient.
Récemment, il a découvert Guerre et Paix de Tolstoï après 50 ans, un roman qu’il trouve extraordinaire : « C’est un roman de la jeunesse, de la vie, de l’énergie, de la beauté et de la joie. Dans notre époque très sombre, très dépressive, ce roman me paraît d’une force incroyable. C’est vraiment un hymne à la vie. »
Œuvre refuge et dîner idéal
En cas de coup dur, il se tournerait vers les Mémoires d’Outre-Tombe de Chateaubriand. « C’est d’une intelligence, d’une beauté et d’une puissance extraordinaires. Il y a là quelque chose de profondément spirituel, et en même temps de très ancré dans le récit historique. »
Pour un dîner idéal, il inviterait Emmanuel Carrère pour sa drôlerie et son intelligence, Hannah Arendt pour sa lucidité, et Natalie Portman parce que « c’est Natalie Portman ».
L’œuvre ultime : Le Parrain
Si une seule œuvre devait entrer dans son panthéon personnel, ce serait la trilogie Le Parrain. « C’est à la fois une malédiction sociale et une ascension fulgurante. Ce film raconte fondamentalement la société moderne : comment on devient citoyen américain et comment on monte dans la société, et comment tout cela peut dérailler, voire déraille très sévèrement. On est toujours rattrapé par son passé. Et puis, il y a ces acteurs exceptionnels, une mise en scène grandiose… C’est beau. On y voit le vieux monde européen, méditerranéen, qui rencontre la folie américaine. Il y a tout là-dedans. »
Panthéon : chaque samedi, une personnalité dévoile les œuvres qui ont nourri son imaginaire culturel.



