Tunisie : arrestation d'Ahmed Néjib Chebbi, la dérive autoritaire de Kaïs Saïed
Arrestation de Chebbi : la dérive autoritaire de Saïed

« Même Ben Ali n’avait pas osé ! » C’est ainsi que plusieurs fins connaisseurs des réalités tunisiennes ont accueilli l’arrestation puis la mise sous les barreaux d’Ahmed Néjib Chebbi, 81 ans, ancien candidat à la présidentielle, avocat, surnommé le « François Bayrou Tunisien » en référence à ses affinités centristes et ses liens d’amitié avec le fondateur du MoDem. Il s’attendait à son incarcération, son paquetage était prêt. Le 27 novembre, sa condamnation à douze ans de prison ferme dans le procès dit du « complot contre l’État » a été confirmée en appel. Son arrestation a eu lieu le 4 décembre alors que son domicile était sous surveillance policière depuis plusieurs jours. Il rejoint à la prison de la Monarguia tous les autres opposants politiques au régime autocratique de Kaïs Saïed. Ahmed Néjib Chebbi y retrouve également son frère cadet, Issam, emprisonné depuis le 22 février 2023. La colonie pénitentiaire voulue par le régime de Kaïs Saïed est au complet.

« La pureté dangereuse »

Kaïs Saïed entre dans la catégorie des dirigeants élus à la loyale qui s’emparent de tous les pouvoirs afin de ne plus jamais les rendre. Élu démocratiquement en octobre 2019, avec plus de 72 % des suffrages exprimés au second tour, il n’était en rien une surprise, une ruse de l’Histoire. Les deux instituts de sondage, Sigma et Emrhod Consulting, le désignaient vainqueur dans leurs études depuis deux années. L’homme éminemment austère, se revendiquant du peuple, Robespierre panarabe dopé au Coran, veut incarner la justice au point de prendre le pouvoir sur elle – nulle décision de justice ne peut s’opposer à l’une des siennes, selon la Constitution qu’il a rédigée en 2022. Refusant tout contact avec la presse depuis son élection, le Palais de Carthage est devenu une citadelle dressée au-dessus de la nation. Avec son frère Naoufel et son épouse, Saïed règne avec les liens du sang, « les seuls en qui les dictateurs arabes ont confiance », déplore un de ses anciens soutiens. Le 29 novembre, l’activiste Chaïma Issa était violemment interpellée par des individus cagoulés du ministère de l’Intérieur alors qu’elle manifestait à Tunis ; l’avocat Ayachi Hammami l’était à son tour le 2 décembre. Le président aura méthodiquement fait instruire des procès staliniens à l’endroit de toute personne s’opposant à sa dérive autoritaire.

Entre Alger et Téhéran

La France est le premier partenaire commercial avec qui la Tunisie enregistre des résultats équilibrés. Ce lien entre les deux pays n’a pas empêché le régime de Saïed d’emprisonner un doctorant français pour « espionnage » en 2024. Le jeune Victor Dupond est resté un mois dans la prison militaire du Kef jusqu’à ce que le régime cède et le libère. Alors que l’Union européenne représente les trois quarts des échanges commerciaux, Kaïs Saïed décide de convoquer en personne l’ambassadeur Giuseppe Perrone car celui-ci avait rencontré le secrétaire général de l’UGTT, le principal syndicat du pays, récipiendaire du Nobel de la paix 2015. Si tout pousse la Tunisie vers l’Europe – son économie, ses liens culturels –, Kaïs Saïed arrime pourtant géopolitiquement son pays à l’Iran, à la Russie (le nombre de cours d’apprentissage du russe a été démultiplié), ou à la Chine, pays qui exporte pour plus de 6 milliards de dollars mais n’importe que 100 millions.

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Le pays avec lequel Kaïs Saïed aura noué des liens au point de mimer sa gouvernance, c’est l’Algérie. Le voisin, le frère, celui sans lequel rien ne peut être fait. Saïed aura modifié la nature des relations avec le régime algérien, épousant ses causes, notamment sur le dossier du Sahara occidental, entraînant un rappel de l’ambassadeur du Maroc à Tunis et un refroidissement inédit des relations tuniso-marocaines. Économiquement, Tunis fonctionne avec l’Europe mais politiquement, il suit une trajectoire tiers-mondiste, entre Brics et « majorité mondiale », jugeant la démocratie responsable de toutes les décadences. Résultat, Saïed ne met plus les pieds en Europe mais il se rend à Téhéran pour les funérailles du président Raïssi ainsi qu’à Pékin. Les trois capitales, dont il se repaît, ont en commun leur goût pour l’emprisonnement de toutes voix dissonantes. Depuis 2021, il aura détruit toutes les instances et textes issus de la démocratie (Assemblée, Constitution…), empêché l’existence des partis politiques, cadenassé les médias.

En quatre ans, le président Saïed aura méthodiquement fait instruire des procès staliniens à l’endroit de toute personne s’opposant à sa dérive autoritaire, procès « au nom du peuple ». Il a transformé le pays de la blanche et bleue Sidi Bou Saïd en une colonie pénitentiaire hideuse.