L'intervention militaire américaine au Venezuela marque-t-elle l'émergence d'un nouvel ordre mondial basé sur la loi du plus fort ? Pour Pascal Boniface, directeur de l'Institut de relations internationales et stratégiques (Iris), Donald Trump ne fait même plus semblant de respecter le droit international. Il affirme très franchement que c'est la loi du plus fort qui s'applique et que les États-Unis sont les plus forts. Cette posture est conforme à la doctrine de sécurité publiée par Washington en décembre, qui revisitait la doctrine Monroe. Les États-Unis considèrent qu'ils ne sont pas tenus par le droit international et, s'ils estiment que leurs intérêts sont compromis, ils se sentent libres d'agir.
Une démonstration de force ou un aveu de faiblesse ?
Cette démonstration de force militaire de Trump est-elle un aveu de faiblesse sur le plan économique, une réponse à la perte d'influence américaine, notamment en Amérique latine, dont la Chine est devenue un partenaire commercial majeur ? Effectivement, Trump veut essayer de stopper l'influence de la Chine en Amérique latine. Il s'est attaqué aux intérêts économiques et géopolitiques de Pékin, puisque le Venezuela fournissait du pétrole à la Chine. Il pourrait d'ailleurs s'accommoder du maintien du régime en place au Venezuela à condition qu'il réoriente ses exportations de pétrole vers les États-Unis et fasse des deals économiques. Même si on peut se réjouir de la chute d'un dictateur, il n'est pas certain que la dictature chute, elle, au Venezuela. Et il sera difficile d'éliminer la Chine du Brésil, du Chili ou de l'Argentine. Le président américain veut surtout montrer qu'il ne faut pas lui résister, parce qu'il est prêt à employer tous les moyens, y compris la force armée et le rapt.
Quelles pourraient être ses prochaines cibles ?
Trump fait peser une menace globale, pour créer un sentiment de peur généralisé, en espérant qu'elle va pousser les pays à accepter les diktats américains. Il peut y avoir des pressions sur le Panama pour le contrôle du canal. Il y a aussi une hostilité de Trump par rapport au régime colombien, qu'il accuse lui aussi de trafic de drogue, sans pour autant documenter ces accusations. Donald Trump a également affiché son intention d'annexer le Canada. Et surtout, ce qui est beaucoup plus dangereux, il y a des menaces très concrètes sur le Groenland. Les États-Unis, qui étaient les protecteurs des pays européens depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, sont devenus des prédateurs. Et les Européens ne semblent pas vraiment en prendre la mesure. Les autres pays occidentaux seront désormais mal placés pour parler de violation du droit international, puisqu'ils l'acceptent dans le cas de Donald Trump.
Les Européens ont-ils les moyens de s'opposer ?
Militairement, ils n'ont pas les moyens de résister aux États-Unis, mais le président américain n'en est pas encore à menacer de conquérir par la force le Groenland. Il y a des tentatives de déstabilisation, il veut pousser la volonté du Groenland de devenir indépendant pour mieux s'en rapprocher par la suite. Le plus inquiétant, c'est lorsque les Européens, qui se disent viscéralement attachés au droit international, voient que ce dernier est violé par Donald Trump et n'osent pas réagir, car ils ont peur de lui. Ils pensent qu'ils vont amadouer Donald Trump, ils risquent au contraire d'augmenter son appétit. Si les États-Unis attaquent un pays de l'Otan, prévient la première ministre danoise Mette Frederiksen, ce sera la fin de tout. Et donc de cette alliance qui protège l'Europe et freine les appétits de Poutine ? Exactement. Les pays européens ont rejoint l'Otan pour être protégés et non agressés par les États-Unis, l'alliance n'aurait plus aucun sens, politiquement et juridiquement.
Le cas Cuba et les intérêts personnels de Trump
Le gouvernement cubain, qui était sous perfusion économique du Venezuela, pourrait-il lui aussi être déstabilisé ? Marco Rubio est directement concerné par Cuba, puisque sa famille vient de là et la chute du régime cubain est une priorité de longue date de Trump. Il avait déjà cela en tête lors de son premier mandat, il n'a pas pardonné à Obama le fait d'avoir rétabli les relations avec Cuba. Il va tenter d'étrangler économiquement l'île de Cuba pour que le régime tombe. En toile de fond de cette stratégie, Trump défend-il également les intérêts de son propre clan ? Il mélange un peu affaires personnelles et d'État, effectivement. Il est très lié, par exemple, à l'industrie pétrolière qui lorgne le pétrole du Venezuela.
Un retour à la loi du Far West
Avec des États-Unis qui délaissent le rôle de gendarme du monde pour un impérialisme guidé par les intérêts financiers, peut-on s'attendre à ce que d'autres digues cèdent désormais ? C'est devenu le cow-boy du monde, la loi du Far West. C'est une sorte de retour au XIXe siècle, où la guerre n'était pas illégale et était un moyen, parmi d'autres, d'établir des liens et d'entretenir les relations internationales. Un peu partout où il y a des appétits territoriaux, pour le contrôle des matières premières, les dirigeants vont se sentir décomplexés. Le Rwanda pourra se dire : on ne va pas venir m'embêter, parce que je m'empare d'une partie du territoire de la RDC. Si la première puissance mondiale met en cause le droit international, il sera difficile ensuite d'aller reprocher à la Chine de prendre le contrôle de Taïwan, ou à la Russie d'annexer le Donbass. Le droit international qui était la meilleure protection pour les petits et les faibles est complètement remis en cause.



