G7 d'Évian : la préfète de Haute-Savoie irrite la Suisse
Emmanuelle Dubée est, ces jours-ci, la haute fonctionnaire française qui énerve le plus les Suisses, d'ordinaire si tranquilles. La raison : l'indifférence affichée par la préfète de Haute-Savoie aux inquiétudes légitimes des autorités helvétiques sur les conséquences problématiques, dans leur pays, du sommet du G7 d'Évian. Du 15 au 17 juin, le club des pays les plus riches, honni par le mouvement altermondialiste, se réunira à Évian, comme cela avait déjà été le cas en 2003. Au bord du lac Léman, la ville savoyarde a l'avantage de disposer de nombreux hôtels, dont le Royal, où Emmanuel Macron accueillera ses pairs, à commencer par Donald Trump. Sauf qu'il y a 23 ans, le sommet avait accouché de plusieurs journées d'émeutes à Genève, à l'autre bout du lac. De quoi nourrir les inquiétudes à Berne, la capitale fédérale suisse, et dans la cité de Calvin.
Le problème vu de Suisse
Le problème, vu de Suisse, est que la France se contrefiche jusque-là des coulisses sociales et protestataires du G7. Lors de sa conférence de presse à Évian, lundi 27 avril, la préfète du département savoyard a passé son temps à détailler le futur protocole de sécurité, incluant la fermeture des abords de la ville que seuls les détenteurs d'un « pass G7 », sous forme de QR code, pourront franchir. Rien sur la constitution, à Genève, d'un collectif anti-G7 bien décidé à mettre de nouveau le feu à la place financière helvétique.
Le cauchemar de 2001 en tête
Rien en revanche sur l'accueil, en France, d'un village des opposants au G7, comme cela se fait régulièrement, à bonne distance des chefs d'État ou de gouvernement. Donald Trump, qui a retardé d'une journée ce sommet pour fêter le 14 juin son anniversaire à Washington, pourra dormir tranquille. Il n'entendra pas la colère des dizaines de milliers de manifestants « anti-oligarchie » et antimondialisation. La possibilité de voir des manifestations antiguerre, pour dénoncer le conflit en Iran et l'axe États-Unis/Israël, est aussi écartée par les autorités françaises. Pas de ça dans l'Hexagone !
Levée de boucliers en Suisse
Résultat : une levée de boucliers au pays de Guillaume Tell, convaincu que Paris fait de la Suisse un bouc émissaire. Preuve de l'inquiétude ambiante, l'armée suisse a été mobilisée. Plusieurs cantons, dont Zurich et Vaud (mais Lausanne, en face d'Évian, sera aussi mobilisée sur le plan de la sécurité), enverront leurs forces de police antiémeutes. Comme tout ce qui se passe en Suisse est (aussi) une question d'argent, les devis commencent à circuler. Sur le thème : qui va payer le déploiement policier sans précédent pour ce G7 organisé par le voisin français, et qui va rembourser les dégâts occasionnés, s'il y en a ?
Le cauchemar absolu, pour les Helvètes, fut le G8 de 2001 à Gênes, en Italie, qui avait dégénéré et transformé la ville portuaire en zone de guerre sociale. Bilan ? Un mort, 600 blessés du côté des manifestants, près de 200 voitures brûlées, des dizaines de banques, stations-service, agences immobilières détruites, etc. Rien de cela, heureusement, en 2003 à Genève, mais le risque est réel. Regroupées sous la bannière « No G7 », une cinquantaine d'organisations ont prévu de descendre dans la rue le 14 juin. La cité de Calvin, vitrine de la mondialisation financière et capitale internationale, est il est vrai un bien meilleur choix qu'Évian ou Publier (la ville voisine, QG des usines d'eau de Danone) en termes de visibilité pour les protestataires.
41 millions d'euros de dégâts en 2003
En 2003, entre 70 000 et 100 000 personnes avaient défilé, et des affrontements avaient défiguré les rues « basses » de Genève. Coût total, rien que pour la sécurité policière et militaire : environ 40 millions de francs suisses (environ 41 millions d'euros). Et il avait fallu toute la ténacité suisse pour arracher, in fine, un remboursement de 18 millions d'euros au gouvernement français, sous la présidence de Jacques Chirac. Or, que fait et que dit aujourd'hui la France, malgré cet exemple inquiétant ? Rien ou presque. Pas un mot jusque-là du ministre des Affaires étrangères, Jean-Noël Barrot, pourtant proche de la Suisse. Pas un mot non plus de la part d'Emmanuel Macron.
Un peu de coopération ferait du bien
Un peu de coopération à propos du G7 et d'entente ferait du bien, plaide-t-on côté suisse. Sauf que l'indifférence règne. « Les Français partent du principe que le mouvement anti-G7 n'est pas leur affaire. C'est un mouvement international. Ce n'est pas une opposition franco-française. Or Genève prétend, justement, se présenter comme une grande capitale diplomatique. Qu'elle assume ! », sourit un ambassadeur français. « Évian, c'est le moyen de réduire les dommages collatéraux en France. Macron veut faire payer la Suisse », reconnaît un vétéran de l'organisation du sommet de 2003, conscient de l'état des finances publiques françaises actuellement.
La Suisse, en plus, redoute le ricochet diplomatico-politique. Y gagne-t-elle ? Elle n'est pas membre du G7. Elle n'est pas membre de l'Union européenne. Elle ne fait pas partie de l'Otan, l'alliance qui se réunira début juillet en sommet à Ankara (Turquie). Mais elle ne doit pas non plus fâcher Trump, ce président qui n'a pas hésité à rudoyer la Confédération dans les négociations sur les tarifs douaniers, et qui exige toujours un accès au marché helvétique pour les produits américains. Entre le marteau du G7 tricolore et l'enclume Donald Trump, la bombe franco-suisse n'a pas encore explosé. Mais elle est dégoupillée.



