En 1937, la Société des nations (SDN) quittait le palais Wilson de Genève, un bâtiment de 225 pièces, alors que l'organisation, créée après la Première Guerre mondiale pour préserver la paix, était déjà moribonde, incapable d'empêcher les agressions des pays de l'Axe. Quatre-vingt-neuf ans plus tard, les Nations unies, successeurs de la SDN, s'apprêtent à leur tour à abandonner ce lieu emblématique, un geste que certains interprètent comme un mauvais présage.
Une organisation fragilisée par les restrictions budgétaires
L'Organisation des Nations unies (ONU) et d'autres organismes internationaux basés à Genève subissent de plein fouet des coupes budgétaires et un désengagement américain du multilatéralisme. Selon une enquête de Reuters menée auprès d'une douzaine d'agences et d'autorités locales, plus de 3 000 postes ont été supprimés ou transférés depuis 2025 vers des sites moins coûteux.
Le Haut-Commissariat aux droits de l'homme quitte ainsi le palais Wilson pour s'installer dans une aile du Palais des Nations, le siège genevois de l'ONU, en raison d'une "crise financière". L'Organisation internationale du travail (OIT) a libéré deux étages sur onze de son siège. L'Unicef s'apprête à transférer environ 70 % de ses 400 employés hors de Genève. L'Onusida, agence de lutte contre le VIH/sida, est menacée de fermeture, et de nombreuses autres réduisent leurs effectifs.
L'Organisation internationale pour les migrations (OIM) a réduit ses effectifs genevois de 1 000 à 600 personnes, transférant des postes à Thessalonique, Nairobi, Bangkok et Panama. Ses effectifs mondiaux sont passés de 23 000 à 16 000. "Je ne pense pas que nous ayons besoin d'une présence massive à Genève pour bien faire notre travail", a déclaré l'an dernier Amy Pope, directrice générale de l'OIM.
Pression financière et inquiétudes locales
La Suisse a promis 269 millions de francs suisses (294 millions d'euros) pour soutenir les institutions multilatérales, tandis qu'un organisme du canton de Genève et une fondation Rolex ont promis au moins 50 millions de francs. Le maire de Genève, Alfonso Gomez (Parti vert), a souligné que ces coupes menacent la réputation de la ville comme "capitale du multilatéralisme", même si l'économie locale reste solide. "Nous restons profondément préoccupés. L'abandon du multilatéralisme est une source d'inquiétude non seulement pour la ville, mais aussi pour le monde entier", a-t-il déclaré à Reuters.
Bien que le Conseil de sécurité et l'Assemblée générale siègent à New York, le siège européen de l'ONU à Genève abrite plus de fonctionnaires que tout autre site, avec des dizaines d'agences comme l'Organisation mondiale de la santé (OMS), dont les États-Unis se sont retirés en janvier 2025 à l'initiative de Donald Trump. Les coupes actuelles sont les plus sévères en 80 ans d'histoire de l'ONU, et l'administration Trump n'a pas encore payé les plus de deux milliards de dollars de contributions dues. Un responsable du département d'État américain a estimé que Genève est un lieu approprié pour des rencontres, mais pas essentiel pour des fonctions administratives.
Un symbole démantelé
D'autres donateurs réduisent aussi leurs contributions au profit de la défense, aggravant la situation. Les bureaux de l'ONU à Genève, centrés autour du Palais des Nations (construit pour la SDN), occupent une superficie équivalente à celle de la Cité du Vatican. Beaucoup voient ces mesures comme une correction nécessaire d'une bureaucratie pléthorique : le personnel international, qui ne paie pas d'impôts en Suisse, reçoit une prime de 89,4 % en plus de son salaire de base en raison du coût de la vie, ainsi que des allocations familiales.
Cependant, diplomates et fonctionnaires mettent en garde : vider Genève de sa substance revient à démanteler le symbole le plus tangible de l'ordre international d'après-guerre. "Genève illustre un monde où la coopération n'est pas un jeu à somme nulle", explique Jean-Marie Guehenno, ancien sous-secrétaire général de l'ONU. "Nous désapprenons les leçons du terrible XXe siècle."
Le gouvernement suisse, propriétaire du palais Wilson, prévoit de le rénover. La ville de Genève, propriétaire du terrain, n'a pas encore décidé de son avenir. Robert Curzon Price, de la société immobilière Barnes, note que l'impact sur le marché immobilier commercial genevois (dont les organisations multilatérales occupent 10 %) est sans précédent, mais les biens ne sont pas encore mis en vente, les autorités attendant un éventuel retour au multilatéralisme américain. Des documents internes montrent que l'ONU s'oriente vers un modèle plus allégé mais fragmenté, le Kazakhstan, le Qatar et le Rwanda cherchant à accueillir des bureaux.



