François Heisbourg : l'Europe doit apprendre la brutalité face aux prédateurs
Heisbourg : l'Europe doit apprendre la brutalité

François Heisbourg, conseiller spécial à la Fondation pour la recherche stratégique, est l'un des meilleurs analystes de la nouvelle configuration mondiale. Dans Le temps des prédateurs (éd. Odile Jacob), essai paru en 2020 mais écrit avant le Covid, il exposait déjà la férocité avec laquelle Moscou, Washington et Pékin entendent se partager le monde au détriment d'une Union européenne engluée dans le déni et les divisions.

Une trilogie stratégique

Avec Un monde sans l'Amérique et Le Suicide de l'Amérique, parus respectivement en 2024 et 2025 chez le même éditeur, il analysait les conséquences stratégiques de la fin du moment « unipolaire » américain. Désormais, dans son nouvel essai, L'Europe face aux prédateurs, forger la nouvelle puissance (éd. Odile Jacob), il tente de montrer le chemin à suivre pour que notre continent puisse revenir dans la course face aux empires agressifs. À l'en croire, nous disposons de tous les ingrédients pour relever le triple défi russe, chinois et américain, mais il lui faudra en finir avec l'autoflagellation et adopter une logique nouvelle. Celle de « la défense implacable de nos intérêts ».

Apprendre la brutalité

Le Point : Face aux prédateurs que sont la Russie, la Chine et l'Amérique, « l'Europe est plus forte qu'elle ne veut le croire », mais « il va falloir apprendre la brutalité », écrivez-vous. Qu'entendez-vous par là ?

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François Heisbourg : On connaît la cruauté de la Russie depuis le déclenchement de la guerre en Ukraine il y a quatre ans. On sait la violence de la Chine en matière commerciale. On a redécouvert la brutalité de l'Amérique au moment de l'épisode groenlandais. Face aux prédateurs, tout se joue selon la logique du rapport de force. Donc nous devons nous aussi apprendre à faire preuve de brutalité, sans se défaire de nos valeurs, notamment le respect du droit international. Pour dissuader les États-Unis d'attaquer le territoire d'un pays membre de l'OTAN, le Danemark, nous avons déployé des troupes au Groenland. Et cela a fonctionné.

Sortir de l'autoflagellation

À vous entendre, notre continent doit aussi se garder de verser dans l'autoflagellation, comme il en a malheureusement pris l'habitude.

Les prédateurs en jouent. Ce fut le discours de J. D. Vance à Munich. C'est celui des Russes qui nous considèrent comme un ramassis de peuples mous ayant besoin d'un coup de pied dans l'arrière-train. Ces discours ont infusé chez nous. Or, nous sommes moins faibles qu'il n'y paraît ! On entend souvent par exemple que nous serions devenus une grande maison de retraite à ciel ouvert. Mais quand on compare la démographie européenne à celles de la Chine ou de la Russie, elle est une oasis de fertilité. Et les Américains ne font pas mieux : leur taux de natalité est rigoureusement identique à celui des Français. On nous dit aussi que nos finances publiques sont en mauvais état. C'est exact, particulièrement dans le cas de la France. Mais les finances publiques des États-Unis, de la Russie ou de la Chine ne sont guère reluisantes. « Quand je me regarde je me désole, quand je me compare je me console ». Cet aphorisme prêté à Talleyrand peut s'appliquer à l'Europe.

Reconstruire un rapport de force

Lors d'un récent voyage en Chine, un interlocuteur de haut niveau nous disait ceci : « L'Europe ne produit rien dont nous avons besoin et que nous n'avons pas, à part peut-être les machines d'ASML nécessaires à la fabrication des semi-conducteurs avancés, que nous sommes en train de rattraper ». Comment reconstruire un rapport de force dans ces conditions ?

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Votre interlocuteur prétend que la Chine sait tout faire. Or c'est faux. Ne pas savoir construire des machines identiques à celles d'ASML, ce n'est pas rien. Il est vrai que l'Europe n'a pas encore su bâtir des « hyperscalers » de l'intelligence artificielle (IA) comme les États-Unis et la Chine. Mais ce n'est pas parce que le Royaume-Uni a inventé le chemin de fer que les autres pays n'ont pas su s'en emparer. Les entreprises européennes savent déjà appliquer l'IA au meilleur niveau. Par exemple, le groupe Publicis est le champion mondial de l'intégration de l'IA dans les solutions publicitaires. Les guerres se gagnent toujours dans les têtes, parfois avant même qu'elles ne commencent. Les Européens sont persuadés qu'ils ont déjà perdu, alors que c'est faux.

Les leviers financiers

Les diagnostics sont établis, les financements sont disponibles, mais nous n'agissons pas, ou pas assez vite.

Prenons le levier financier. Les Européens placent 300 milliards d'euros par an aux États-Unis. Si cet argent part, l'Amérique en souffrira. C'est un élément de rapport de force. Nous en avons d'autres, et il ne tient qu'à nous de les valoriser. Cela étant, ce serait plus simple de faire grandir nos entreprises si nous parvenions à faire aboutir les marchés uniques financier et bancaire.

Sur ces sujets, comme sur d'autres dossiers clés – on peut citer la massification de la production de drones, la robotique, les systèmes d'aide à la décision militaire ou les constellations de minisatellites –, l'UE avance très lentement…

« Nous savons ce qu'il faut faire, mais nous ne savons pas ce qu'il faut faire pour être réélus si on le fait », a dit un l'ancien président de la Commission européenne Jean-Claude Juncker dans un rare moment de lucidité. C'est là le malheur européen. Les diagnostics sont établis, les financements sont disponibles, mais nous n'agissons pas, ou pas assez vite.

Sortir de la torpeur

Comment expliquer cette torpeur ? Et surtout comment en sortir ?

Même si pour relever certains grands défis comme le Covid, la guerre en Ukraine ou la crise au Groenland, l'UE a su être rapide, sa gouvernance est structurellement lente. La bonne nouvelle, toutefois, c'est qu'elle fonctionne désormais davantage avec des coalitions intergouvernementales. Le passage des dépenses militaires de 40 à 100 milliards par an en Allemagne pourrait permettre d'accélérer l'unification financière du continent, car cet argent va devoir être dépensé intelligemment et donc dans des solutions européennes.

Mais les Allemands ne se fournissent-ils pas auprès des Américains ?

Ils ont longtemps acheté des produits américains contre une garantie de défense. Or, ils ont compris que cette garantie n'existe plus. Donc ils n'ont plus aucune raison de ne pas acheter européen. La France, qui a répété pendant des années que la garantie de sécurité américaine n'était pas pérenne, devrait en profiter pour mettre son industrie militaire à l'échelle afin de tirer profit de la situation. Mais, pour le moment, nos champions industriels de la défense restent entravés par les lourdeurs de notre bureaucratie.

Les Français et le sursaut stratégique

Lorsqu'on écoute les débats en France à un an de la présidentielle de 2027, il n'est guère question de gains de productivité, d'intelligence artificielle ou de sursaut stratégique. Les Français ont-ils vraiment envie de se battre ?

Quand je parcours le pays pour parler de mes livres, je constate que les Français sont angoissés par notre situation stratégique. Ils sont plus attentifs à ces questions qu'on ne le croit. Et cela me rassure. L'élection de 2027 se jouera en partie sur la compétence des candidats à gérer le pays dans un contexte où le monde n'a jamais été aussi dangereux. Regardez les audiences des chaînes d'information : en ce moment, celles qui sortent leur épingle du jeu sont celles qui parlent des sujets internationaux, et notamment de la guerre en Iran. Néanmoins, la classe politique m'inquiète. Il y a une déconnexion profonde entre les débats futiles du moment à l'Assemblée nationale, comme celui autour de l'ouverture des fleuristes et des boulangeries le 1er mai, et les attentes de la population.

Les divisions de l'UE

Les prédateurs que vous citez dans votre livre savent parfaitement jouer des divisions entre les 27 pays qui composent l'UE. La Russie, par exemple, compte sur une victoire du RN en France l'an prochain pour qu'un parti ami dirige la deuxième économie du continent.

L'extrême droite européenne est nerveuse, en ce moment, car elle s'est alignée sur Poutine et Trump. Or ces deux figures sont de moins en moins populaires. Le RN aura du mal convaincre que notre souveraineté sera mieux assurée en s'alignant sur Moscou ou Washington. Ce que l'UE apporte à chacun des États membres est plus important que ce que chacun des prédateurs peut apporter. C'est la leçon de la défaite de Viktor Orban en Hongrie. Les Russes ont fait tout ce qu'ils pouvaient pour aider ce dernier, et les Américains aussi, mais les Hongrois ont compris que le véritable soutien est celui de Bruxelles.

Le test de l'Ukraine

Pour les Européens, le principal test de souveraineté demeure la guerre en Ukraine, dont la durée égalera le 10 juin celle de la Première Guerre mondiale. Sommes-nous vraiment à la hauteur de cet enjeu ?

Quatre après le début de l'invasion, la Russie n'a atteint aucun de ses buts de guerre. Trump nous a lancé le défi de remplacer l'Amérique en Ukraine. Nous allons y parvenir. C'est uniquement une question de temps. Il existait une solution simple pour compenser le retrait américain : mobiliser les avoirs russes gelés en Europe. Pour l'instant, cette solution a été bloquée dans le méli-mélo autour du Mercosur. Mais le sujet va forcément revenir sur la table. La réponse est à Bruxelles, chez Euroclear, donc elle est à portée de main.

Trump et Poutine : comparses

« Le Kremlin est considéré comme un actif par les États-Unis, tandis que l'Europe figure à la colonne “passif” », observez-vous. Donald Trump est-il l'allié de Moscou ?

Il faut faire attention aux mots. Un allié est quelqu'un avec qui on a un sort commun en matière de défense. Trump et Poutine ne sont pas des alliés, mais ils sont des comparses ; ils marchent d'un même pas. Dans la guerre d'Iran, il a été très frappant de constater que Trump a pardonné en avance tout ce que Poutine pouvait faire pour aider Téhéran, y compris la fourniture de renseignements et de drones produits sur le sol russe. Quand son administration l'a alerté sur le sujet, le président américain a d'abord dit qu'il n'était pas au courant, puis il a répondu à ses services que ce n'était pas grave. C'est pour le moins surprenant ! Et quand le président ukrainien Volodymyr Zelensky lui a offert son expertise en matière de défense anti-drones, comme il l'avait proposé aux pays du Golfe, pour l'aider à contrer les Shahed iraniens, Trump a refusé tout net. Je ne sais pas s'il est contrôlé par Poutine, et je pense qu'il est inutile de spéculer à ce sujet, mais il semble que Trump a une forme d'admiration pour Poutine. Peut-être parce qu'il envie son pouvoir sans limite.

L'OTAN en péril

À vous lire « l'Otan est à ranger au registre des “chefs-d'œuvre stratégiques en péril” ». Faut-il y rester alors que l'administration américaine n'a de cesse de la fragiliser ?

Où est notre intérêt ? Les Européens doivent se poser cette question de manière systématique pour tous les sujets internationaux. Par exemple, Pedro Sanchez préconise de rompre l'accord de libre-échange avec Israël. Mais est-ce bien dans notre intérêt ? Non. Veut-on pousser davantage encore Israël dans les bras de Washington ? Et c'est l'un des accords commerciaux dans lesquels nous affichons un excédent. Il faut appliquer la même logique à l'OTAN. Est-il dans notre intérêt d'y rester ? Oui. Si les Américains retirent des officiers généraux de la chaîne de commandement, nous pourrons les remplacer sans problème. L'européanisation de l'OTAN est ce qui peut lui arriver le mieux.

Il existe cependant un autre scénario : celui dans lequel les États-Unis restent dans l'OTAN et provoquent une crise majeure.

Oui, et la probabilité de ce scénario est forte. Avec le Groenland, on n'est pas passé loin d'une explosion de l'OTAN. Il faut donc se préparer à remplir seules toutes les cases laissées vacantes par les Américains. L'Allemagne s'y prépare. La France aussi, notamment avec la nouvelle logique de dissuasion nucléaire avancée annoncée par le président Macron lors du discours de l'Île Longue. Il est à noter, au passage, que les représentants du RN n'ont pas tiré à boulets rouges sur ce discours, car ils savent que les Français tiennent à la dissuasion nucléaire. Les partis extrêmes devront décider s'ils veulent défendre la souveraineté de la France ou s'ils préfèrent la mettre à la remorque de Poutine et Trump.

La guerre en Iran

Quel bilan provisoire doit-on tirer de la guerre en Iran ?

Cette guerre est mystérieuse. Que diable Donald Trump est-il allé faire dans cette galère ? Ses objectifs ne sont pas clairs. La fermeture du détroit d'Ormuz est un scénario que tous les stratèges au monde, sans exception, avaient prévu depuis la fin des années 1970. Et il semble pourtant avoir été pris de court ! Dans ces conditions, il semble difficile de faire des prévisions. Ce que l'on peut dire, néanmoins, c'est que le régime iranien n'entend pas déménager. Il vient de réaliser à quel point le contrôle du détroit d'Ormuz est rentable. Si on part de la taxe de 2 millions de dollars par bateaux qu'il a annoncée, cela fait 73 milliards de recettes par an. Même si Téhéran doit in fine partager cette manne avec Oman, cela fera des sommes considérables pour le régime. Alors pourquoi s'en priver ?

Comment Trump peut-il sortir de ce conflit par le haut ?

Le premier scénario de sortie, c'est un changement de régime à Téhéran. Mais on ne sait ni quand ni au bénéfice de qui. Et le paradoxe c'est que cela ne paraît pas faisable en temps de guerre. Donc je crains que ce ne soit un faux espoir. Le deuxième scénario, c'est la levée du blocus américain contre un accord sur le nucléaire, qui n'inclurait pas nécessairement la question du détroit d'Ormuz. La seule chose dont on est sûr, c'est que Trump est très pressé d'en finir. Il ne veut pas lancer son parti aux élections de mi-mandat de novembre sans avoir mis fin à cette guerre, car les Américains ne veulent pas d'un nouveau Vietnam. Donc il est possible qu'il abandonne le dossier sans un déblocage du détroit d'Ormuz.

Stratégie pour l'Europe

L'an dernier, quand nous vous avions vu pour votre précédent livre (Le suicide de l'Amérique, éd. Odile Jacob), vous nous aviez dit : « Une superpuissance dirigée par un président qui raconte n'importe quoi, c'est quand même extraordinaire ! ». Depuis, les choses ne se sont pas arrangées. Quelle stratégie les Européens doivent-ils adopter face à cela ?

Les Européens doivent se concentrer non pas sur ce que dit Trump, mais sur leurs seuls intérêts. Il ne faut pas craindre de se brouiller avec les prédateurs. Donc il faut arrêter de chercher à amadouer le président américain. Il faut au contraire créer un rapport de force. Et nous avons tout pour y parvenir. L'Europe n'est pas condamnée à se comporter comme une petite fille fautive qui attendrait d'être grondée à la manière d'Ursula von der Leyen au golf de Turnberry ! Si l'Europe se renforce sur le plan militaire, économique et diplomatique, elle arrivera à relever le défi posé par Trump, Poutine et Xi. Notamment en se rapprochant des puissances qui font face aux mêmes défis que nous, comme l'Inde, le Canada ou le Japon. Elle pourra y parvenir à condition d'arrêter de donner des leçons.