Europe de l'Est : le paradoxe de l'intégration européenne
Europe de l'Est : le paradoxe de l'intégration

Viktor Orban à peine parti, ils sont de nouveau trois autour de la table du Conseil européen à incarner une autre façon d’être européen : le Slovaque Robert Fico, le Tchèque Andrej Babis et, désormais, le Bulgare Roumen Radev. Trois hommes qui incarnent le virilisme politique : l’homme d’affaires brutal façon Babis, à la tête d’un conglomérat puissant, l’apparatchik pugnace à la manière de Fico, qui a survécu à quatre balles dans le corps, et le politique en uniforme militaire à la Radev, ancien pilote de chasse et commandant des forces aériennes bulgares.

Un euroscepticisme persistant

La Hongrie du jeune Péter Magyar (45 ans) ne sera pas forcément commode, même si le nouveau leader promet d’être plus coopératif. Enfin, il faudrait parler du Polonais Donald Tusk, qui, tout en étant plus agréable à Bruxelles que ses prédécesseurs du PiS, cultive, lui aussi, des accents nationalistes policés pour ne pas laisser prise à un discours eurosceptique lancinant dans son pays.

Qu’est-ce que cela dit de l’Europe centrale et orientale et de son rapport à l’UE ? Rien de bien simple. Ces pays sont européens, parfois, et surtout des ardents défenseurs de leurs intérêts budgétaires à Bruxelles (aucun ne veut renoncer aux fonds structurels), mais profondément réticents à ce que l’Union soit autre chose qu’un supermarché de la modernité où l’on fait ses courses en s’engageant a minima.

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Vous ne ferez jamais admettre à Donald Tusk, dont le pays a reçu des centaines de milliards d’euros de ses partenaires de l’Ouest, que son pays, désormais développé, doit aussi être solidaire quand on a besoin de lui. Le Premier ministre de la Pologne ne saurait pas vendre à son peuple que la solidarité doit marcher dans les deux sens. Sur la migration, il se fiche donc éperdument des flux migratoires qui viennent du sud de la Méditerranée. Pas de ça chez lui, telle est sa ligne, et il s’y tiendra. Mais que l’argent transite de l’ouest à l’est, là, il approuve.

Le phénomène irrite les capitales occidentales. Et il se répète avec une régularité qui devrait, depuis longtemps, interdire de le traiter comme une anomalie. Ce n’en est pas une.

L’héritage historique : une méfiance envers le supranational

Pour comprendre ce que l’Europe représente à Varsovie, Sofia, Budapest ou Bratislava, il faut d’abord saisir ce qu’une union supranationale y évoque. Ces pays ont vécu quarante-cinq ans sous une construction politique imposée de l’extérieur, dans laquelle l’intégration était synonyme de dépossession, et Moscou jouait le rôle de Bruxelles aujourd’hui. Les décisions venaient d’ailleurs. Les normes étaient fixées par d’autres. Les marges de manœuvre nationales étaient étroites.

Bien sûr, la forme a changé et ces pays participent, à Bruxelles, à la direction collective. La violence soviétique a disparu, mais la structure verticale rappelle quelque chose dans l’inconscient collectif. Ivan Krastev, politologue bulgare et l’un des esprits les plus lucides de l’Europe contemporaine, a théorisé ce réflexe dans son livre Le Destin de l’Europe (éditions Premier Parallèle, 2017) : le « paradoxe centre européen », où des peuples qu’on n’attendrait pas eurosceptiques votent avec enthousiasme pour des partis populistes qui dépeignent Bruxelles comme la nouvelle Moscou d’un empire qu’ils prétendent n’avoir jamais choisi de rejoindre.

L’Union européenne (UE) n’a bien sûr rien à voir avec l’URSS. Mais la réaction émotionnelle de ces peuples est historiquement compréhensible. Et, en politique, les réactions émotionnelles permettent à ceux qui les captent de gagner les élections.

Quand Ivan Krastev décrit l’« expérience fondatrice » de sa génération – la fin soudaine et non violente de quelque chose que l’on croyait permanent –, il montre aussi ce qui rend ces sociétés profondément méfiantes envers toute construction supranationale qui prétend à la durabilité. Ils ont vu l’URSS s’effondrer ; ils regardent l’UE avec les yeux de ceux qui savent que les « empires » tombent parfois en quelques semaines.

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L’adhésion à l’UE comme sortie, pas comme projet

Pour l’Europe de l’Ouest, la construction européenne est née de la guerre. C’est une idée structurée par le besoin d’établir la paix, la réconciliation, le dépassement des nationalismes français et allemand qui ont ravagé les XIXe et XXe siècles. L’Europe est une mémoire des lourds fracas anciens. Pour les pays de l’Est, l’adhésion en 2004 était avant tout un acte de sortie : sortir du bloc soviétique, de la pauvreté, de l’isolement. L’Europe était un instrument, pas une finalité. Ou, du moins, pas une finalité qui a évolué dans le temps.

La politologue américaine Milada Vachudova l’a documenté dans Europe Undivided (2005) : au moment des révolutions de 1989, l’attrait de l’adhésion à l’UE était « initialement autant une question de croyances sur l’identité et la culture de ces peuples qu’une question d’intérêt géopolitique et économique ». Ces pays voulaient « revenir en Europe », à la civilisation dont Moscou les avait séparés.

Mais très vite, cet élan identitaire fut remplacé par une approche dominée par le commerce et l’économie. Une fois ces pays entrés dans l’UE, une fois les fonds européens captés, une fois le niveau de vie relevé, la question du projet commun a repris le dessus. Et ils n’y avaient pas vraiment réfléchi. Ils avaient adhéré à un marché, pas à une communauté de destin avec des valeurs inspirées de l’expérience occidentale sur l’État de droit (indépendance de la justice, non-interventionnisme étatique dans la presse, respect des minorités). L’orientation plus « inclusive » des sociétés occidentales – mariage homosexuel, transidentité, entre autres – a eu un effet repoussoir sur ces États d’Europe centrale et leurs opinions.

L’héritage de l’État capturé

C’est là que l’Histoire se complique et que les explications trop simples s’effondrent. Il est tentant d’imputer le scepticisme de ces pays à un déficit de compétition politique, à des systèmes verrouillés par des élites qui auraient conservé le monopole du pouvoir depuis 1989. Milada Vachudova a montré de manière convaincante que c’était vrai pour la Bulgarie, la Roumanie et la Slovaquie dans la période d’avant-adhésion : des élites postcommunistes reconverties qui pratiquaient le double jeu, « se comportant en réformateurs libéraux occidentaux sur la scène internationale, mais poursuivant des politiques domestiques en contradiction frontale avec la démocratie libérale » pour capter à la fois les ressources de Bruxelles et les rentes de l’oligarchie nationale.

L’un de ceux qui pratiquent encore ce double langage et qui a survécu à tout est le Serbe Aleksandar Vucic, proeuropéen à Bruxelles, prorusse à Moscou, prochinois à Pékin et verrouillant comme il se doit son pouvoir personnel à Belgrade.

Mais au sein de l’UE, ce cadre d’explication s’est épuisé après 2004. La Bulgarie d’aujourd’hui, ce sont huit élections en cinq ans, des gouvernements renversés par la rue, et la nouvelle formation de Roumen Radev, créée six semaines avant le scrutin, qui rafle 44 % des voix. Ce n’est pas un système à compétition limitée, c’est une compétition si intense qu’elle produit une instabilité chronique.

Une instabilité, du reste, « savamment orchestrée par des acteurs soit à la solde de Moscou pour fatiguer les aspirations démocratiques du peuple, soit par des politiques qui entendaient placer, pendant ces intervalles, des gouvernements soumis, complices de la corruption », nous fait remarquer un observateur avisé de la situation bulgare.

Le clientélisme dans les entrailles des États

En Slovaquie, Robert Fico a perdu le pouvoir après l’assassinat du journaliste Jan Kuciak en 2018, et une coalition proeuropéenne a gouverné tant bien que mal. Mais Fico est revenu par la voie des urnes. En Tchéquie, la fragmentation partisane est totale, les coalitions se défont et se reforment. L’alternance existe. Et pourtant le phénomène persiste.

La Hongrie, très stable, fait exception en raison d’une loi électorale de 2011 qui accorde une prime majoritaire énorme. Si bien que Viktor Orban a pu disposer d’une majorité des deux tiers au Parlement avec seulement 44 % des suffrages exprimés en 2014 en faveur du Fidesz. Péter Magyar a reproduit la culbute en avril 2026 avec seulement 53,2 % des suffrages en faveur de son parti, Tisza.

Ce qui dure – en dehors de la Serbie et du cas atypique hongrois –, ce n’est donc pas le verrouillage du pouvoir, mais quelque chose de plus profond et difficile à extirper : ce que l’on pourrait appeler la culture de l’État capturé. Une culture dans laquelle chaque nouvelle force politique, une fois arrivée au pouvoir, est tentée de reproduire les mêmes mécanismes non par idéologie, mais par opportunité, par instinct, par mimétisme.

Les réseaux clientélistes ne sont pas dans les mains d’un parti : ils sont dans les entrailles de l’État. Quand le Bulgare Boïko Borissov perd, le pouvoir de l’oligarchie ne perd pas forcément avec lui. C’est peut-être là le vrai héritage du communisme : non pas l’absence de compétition, mais l’idée que le pouvoir est d’abord une ressource à extraire et que les règles du jeu européen sont, elles aussi, une ressource parmi d’autres.

La corruption des proeuropéens

Il y a une ironie cruelle dans l’histoire de ces pays. Dans la plupart d’entre eux, les partis les plus explicitement proeuropéens ont aussi été les plus corrompus. En Bulgarie, le PP-DB, pro-occidental (membre de Renew), a gouverné dans des arrangements oligarchiques avec Boïko Borissov, le chef de file du Gerb (PPE). En Tchéquie, Andrej Babis lui-même se présentait comme le candidat de l’économie de marché, avant d’être mis en examen pour fraude aux fonds européens pour avoir participé aux décisions sur la PAC tout en conservant son empire agricole. En Slovaquie, les gouvernements proeuropéens qui ont précédé le retour de Robert Fico ont été emportés par des scandales retentissants.

Résultat : dans ces pays, l’étiquette « proeuropéen » est, dans l’esprit populaire, souvent associée au personnel « corrompu » mais « qui parle bien ». À l’opposé, le souverainiste est perçu comme celui qui « défend le peuple contre les élites connectées à Bruxelles ». C’est un renversement rhétorique d’une efficacité redoutable, d’autant plus difficile à contrer qu’il repose partiellement sur des faits avérés et répétés.

Ivan Krastev en tire une conséquence paradoxale : l’UE, en servant de filet de sécurité institutionnel pour ces démocraties fragiles, a encouragé les électeurs à voter pour des partis irresponsables, sachant que Bruxelles corrigerait les excès. Pourquoi craindre Jaroslaw Kaczynski si la Commission finit par le rappeler à l’ordre et la Cour de justice de l’Union européenne condamne les lois les plus liberticides ? L’appartenance à l’UE a, paradoxalement, désarmé une partie de la vigilance démocratique.

Ces pays reçoivent beaucoup d’argent, mais à des conditions qui ne sont pas toujours symétriques. Les normes qu’on leur impose ont été édictées par des pays qui avaient déjà fait leur révolution industrielle. Le Green Deal leur coûte la transition d’économies au charbon sans mécanismes de compensation suffisants. D’où ce thème fréquent à l’est : le marché carbone est trop cher, revenons au pétrole et au gaz.

Viktor Orban a souvent qualifié les dirigeants occidentaux d’« aristocrates ». Il y a ceux qui pilotent – la France et l’Allemagne, beaucoup – et ceux à qui on demande d’attacher leur ceinture sur le siège passager. Ce ressentiment est parfois instrumentalisé cyniquement : lorsqu’il a fallu décider sur le pétrole russe, la Hongrie et la Slovaquie ont obtenu leur dérogation. Viktor Orban n’en a jamais fait la publicité, il préférait dénoncer « Bruxelles » – c’était plus rentable politiquement –, jusqu’à ce que la génération Z aille aux urnes pour chasser la corruption devenue trop voyante.

Un rapport ambivalent avec la Russie

Il faut enfin nommer ce que les capitales occidentales préfèrent ne pas voir : la Russie, pour certains des pays, n’est pas seulement un voisin dangereux, c’est une présence culturelle, historique, parfois affective, que l’on ne décrète pas hostile par décision politique. La Bulgarie en est l’exemple le plus abouti. Le pays a été libéré du joug ottoman par les armées russes en 1878, cela figure dans les manuels scolaires et s’affiche dans des noms de rues.

La Serbie partage la même matrice orthodoxe et slave avec Moscou. La Slovaquie conserve une économie longtemps structurée autour du gaz russe et ne peut pas s’en défaire si aisément, ménageant ainsi Vladimir Poutine autant par crainte que par intérêt (un gaz bon marché).

Pas étonnant, dès lors, que seuls 14 % des Bulgares considèrent la Russie comme un ennemi de l’UE – contre une moyenne européenne de 48 % – et que 29 % des sondés attribuent la responsabilité première ou unique de la guerre à l’Ukraine – contre une moyenne européenne de 9 %, selon l’étude de l’European Council on Foreign Relations. Roumen Radev a aussi surfé, par ses ambiguïtés, sur ce sentiment que la Russie n’est pas l’ennemi que l’Occident veut bien dépeindre.

Et puis, il y a l’héritage ambigu de l’internationalisme forcé. Selon Ivan Krastev, 1968 symbolise – en Allemagne, notamment – l’adhésion aux valeurs cosmopolites, une façon de se racheter de l’héritage nazi. Mais en Europe centrale et orientale, 1968 signifie les chars soviétiques à Prague et un internationalisme vécu comme une domination déguisée. L’anticosmopolitisme de ces sociétés a une part d’aversion instinctive pour tout ce qui ressemble à une norme universelle venue d’ailleurs, fût-ce de Bruxelles, qui ne dispose d’aucun char pour les imposer. « Être cosmopolite et en même temps un bon Polonais, un bon Tchèque, un bon Bulgare, ce n’est tout simplement pas possible », écrit Ivan Krastev, citant l’historien Tony Judt. L’appartenance nationale et l’appartenance européenne restent, dans ces pays, des identités qui se concurrencent plutôt qu’elles ne se superposent, du moins dans les milieux plus ruraux. Les grandes villes de l’Est sont déjà dans une humeur plus occidentale.

Intégration économique ou intégration politique ?

L’UE a ouvert la porte en 2004, distribué l’argent et supposé que l’adhésion produirait naturellement l’appartenance à cet ensemble. L’intégration économique ne produit pas systématiquement l’intégration politique, la compétition électorale ne suffit pas à transformer des États dont les institutions profondes restent aux mains d’oligarques. Elle a sous-estimé que la culture de l’État prédateur survit aux alternances, que les oligarques changent de parti plus vite que les partis ne changent les oligarques. « En Hongrie, en ce moment, tout à coup les oligarques liés à Viktor Orban semblent avoir pris conscience qu’ils étaient finalement liés au parti Tisza », nous fait remarquer, avec ironie, un diplomate hongrois à Budapest.

Radev, Fico, Babis sont en partie le produit de cette erreur de calcul. Ils ne sont pas pour autant des clones d’Orban, mais ils veulent négocier leur place dans l’UE avec le maximum d’avantages et le minimum de contraintes. La Slovaquie a obtenu sa dérogation sur le pétrole russe. La Bulgarie obtiendra peut-être son accord sur le nucléaire russe. C’est le mode de fonctionnement ordinaire, discret et efficace, d’une Europe à géométrie variable, où les exceptions sur mesure sont le prix de la cohésion formelle.

La vraie question n’est pas de savoir si ces pays sont vraiment européens. Les citoyens de Varsovie ou de Sofia soutiennent l’Union souvent plus sincèrement que ceux de Paris ou de Rome – Giorgia Meloni, Geert Wilders ou Jordan Bardella rappellent que l’euroscepticisme n’est pas un privilège oriental. La vraie question est de savoir si l’Ouest a compris, vingt-deux ans après l’élargissement de 2004, qu’il fallait gouverner avec ces pays plutôt que de leur faire la leçon.

Viktor Orban bloquait avec fracas, il a fini par perdre le pouvoir. Ses successeurs prolongeront cette résistance de l’intérieur, sans doute plus discrètement : on prend ce qui intéresse, on laisse ce qui dérange. C’est peut-être, au fond, ce que vingt-sept souverainetés nationales aux histoires radicalement différentes produisent inévitablement. L’Europe ne se fracturera pas nécessairement parce que l’Est et l’Ouest ont des histoires différentes. Elle se fracturera si elle continue de prétendre que la fracture n’existe qu’à l’Est.