Embarquement sur le Charles-de-Gaulle : puissance, souveraineté et prouesses arctiques
Embarquement sur le Charles-de-Gaulle : puissance et Arctique

Embarquement à bord du Charles-de-Gaulle

Grâce aux Écrivains de marine, au capitaine de vaisseau Puga et à l’invitation de l’amiral de Possesse, commandant du groupe aéronaval du Charles-de-Gaulle, j’embarque au début du printemps à bord du porte-avions. Le bâtiment est pour l’heure déployé en mer Baltique. L’armada gravite autour de sa barque amirale. Le roi du Danemark, Frederik X, visite le bord. La République sait recevoir les souverains. Tout citoyen français, lorsqu’il rend les honneurs à une maison royale, nourrit un léger remord. « Qu’avons-nous fait ? » se demande-t-il, manière Tchekhov. Les monarques ne semblent pas pervertis par les honneurs, pas davantage que nos édiles de Clochemerle. Les souverains savent qu’ils jouiront de leurs prérogatives pour l’éternité ; ainsi semblent-ils moins pressés de les afficher, comme en témoigne la tranquille supériorité du roi d’Angleterre devant le Congrès américain. Il n’y a rien de pourri au royaume du Danemark.

Compétences immémoriales

À la fin de l’hiver 2026, le président Trump se moquait des Danois. L’agent immobilier devenu maître du monde – l’humanité, après tout, est affaire de syndic – croyait la maison royale incapable d’assurer la sécurité de sa calotte groenlandaise. Trump se gaussait des « chiens de traîneau ». Eh bien, le roi en parle avec fougue, de ces chiens de traîneau qui conduisent sur les glaces les commandos de la patrouille Sirius. En permanence, une surveillance active est assurée sur les bordures du Groenland par les soldats de Sa Majesté transformés en mushers. Ces compétences immémoriales, mariant techniques ancestrales et avancées technologiques, témoignent d’une maîtrise de la force. Quand on est capable de maintenir une présence réelle en milieu hostile, on prouve sa force par effet de ruissellement : si la pointe rutile, c’est que le socle est sain ! En France, le Groupe militaire de haute montagne travaille à conserver un haut degré alpinistique pour les mêmes raisons. Et dans un autre genre, l’Aéropostale augmentait le niveau général par ses exploits particuliers. La noblesse de l’exemplarité n’est pas ostentatoire. Mais un vendeur d’appartements ne connaissant que le dialogue de l’enclume et du marteau, et coiffé de surcroît d’une casquette de base-ball, peut-il entendre la dialectique de la force et du raffinement ?

Nouvel ordre esthétique

C’est la nuit. Les avions Rafale, propulsés par la catapulte, fusent et se fondent dans l’obscurité. Tout juste l’œil perçoit-il une zébrure. La postcombustion a saupoudré la mer de sa traînée d’or. L’aéronef s’évanouit dans le noir. Et la Lune à nouveau allaite l’océan. La puissance émet sa propre beauté. Les forges de tout Léviathan technique composent un nouvel ordre. Les futuristes l’avaient compris au début du XXe siècle. Y aura-t-il un poète de l’atome, un peintre du Rafale, un artiste pour dire le nouveau démiurgisme ?

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Fantasme homérique

Les avions appontent dans le fracas, crochetant le câble d’acier qui les retiendra. Chaque câble porte un nom : Aphrodite, Athéna et Andromède. Qu’une déesse se porte au secours de l’homme est un fantasme homérique. La déesse sauve l’homme. Étrange que le néoféminisme ne s’intéresse pas à la symbolique des câbles du Charles-de-Gaulle. Ainsi le pilote compte-t-il sur un câble divinisé. Si le câble ne « croche » pas, l’homme remettra les gaz : ce sera une nouvelle semaille d’or sur le satin des eaux. Jour et nuit, les officiers d’appontement se tiennent à leur poste, à la poupe. Dans son cockpit, le pilote de chasse reçoit des centaines d’informations. Les mesures, calculs, visées le guident. Le pilote est devenu un terminal de data. Dans cet immense appareillage techniciste, la voix de l’officier d’appontement fait parfois entendre son pauvre filet : « Redresse un peu ». Quelle étrangeté d’entendre dans la nuit cette petite musique empirique. Elle seule échappe au concert numérique. Elle apporte encore son concours. La machine autorise à l’homme un interstice.

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Déférence envers le combustible

Je visite les « œufs ». Tout est briqué en cette cathédrale atomique. Aux ponts inférieurs, l’uranium dort dans son caisson. Les atomiciens parlent avec déférence du combustible. Devant le noyau, on baisse la voix. Il y a une théologie dans la fission de l’atome : l’homme déclenche une réaction. Elle aura sa vie propre. Rien ne pourra l’arrêter. Lucrèce avait décrit le rebond des atomes dans De natura rerum. Avant lui, Hésiode nous avait prévenus : faisons attention en ouvrant le couvercle des boîtes. Car les mystères nous échappent et nous ne pourrons pas toujours feindre d’en être les organisateurs.

Doctrine nucléaire

Le commandant Puga, à la passerelle, médite le discours du président de la République. Aujourd’hui, à Brest, Emmanuel Macron a ajusté la doctrine nucléaire française parlant d’une « dissuasion élargie ». Que veut dire le terme ? La doctrine nucléaire ressemble aux antiques problèmes de patristique. On pourra discuter cent ans sur un mot, jusqu’au prochain conclave. Que faut-il comprendre dans « élargie » ? Qu’il faut intégrer les forces conventionnelles alliées à l’effort de dissuasion ? Associer nos amis aux entraînements, sans promettre la protection nucléaire à celui qui s’est acquitté de son ticket ? Le commandant est trop occupé pour les arguties, trop intelligent pour le commentaire et trop prudent pour les certitudes. Il a entendu le mot « élargie ». Il garde ses appréciations. Tout juste sait-il qu’élargir la dissuasion ne veut pas dire déclencher le feu si Vilnius est agressée – ce qui serait l’aberrante version atomique de l’ancien « mourir pour Dantzig ».

La politique du demi-tour

Et puis soudain, demi-tour. Donald Trump déclare la guerre à l’Iran. Le président de la République française ordonne au porte-avions de gagner la Méditerranée. Jouer un jour à placer son Titan sur l’échiquier de l’apocalypse. Se demander un autre jour si on peut vendre du muguet le 1er mai. Quel beau métier que celui de chef d’un État démocratique. Tant de variétés, tant de registres ! Après tout, le roi aussi pouvait réparer des horloges tout en menant l’État.

Partenariats

Donc demi-tour. À ce moment précis, que fait le CDG, pointe de flèche de la souveraineté française ? Il s’aligne dans le jeu du président américain. La loyauté aux USA est imposée par le principe d’alliance. C’est noblesse de tenir ses promesses. Thibault de Possesse ne contredirait pas cela. Mais qu’est-ce que la souveraineté ? Une simple souscription au code d’honneur ? Ou bien est-ce l’influence sur les affaires du temps ? Une capacité à triompher de l’espace ? La régence de l’Histoire ? La maîtrise de la géographie ? Vaste question, genre « dissertation pour Régis Debray ». En quelques jours, à plein régime, le bâtiment se rend en Méditerranée. Quelle vitesse ! La fission dépasse la fiction ! Le CDG triomphe de la mer. Il est souverain de la distance. Est-il pour autant maître de l’Histoire ? Non : il se plie à l’actualité – qui est l’Histoire du pauvre. Répond-il à une vision d’État ? Non, il répond à ses obligations légales et à ses partenariats internationaux.

Principe métonymique

Je quitte le vaisseau de technique, de science et de compétences où j’ai été reçu magnifiquement par matelots et commandants, soldats et amiraux. Tous agissant au mieux dans un principe métonymique – l’ensemble dépassant infiniment la somme des efforts individuels. À bord de cette cathédrale du génie humain, j’ai côtoyé 2 000 hommes au service… de la machine. La prophétie heideggerienne se réalise ici : l’arraisonnement du vaisseau terrestre par la matière. Or, il y a un esprit derrière la Technique, pensait Heidegger. Il commande aux hommes en les enfermant dans un dispositif. On croit agir, on est orienté. Dans l’époque moderne, les nations se livrent une guerre technique. Les ennemis sont moins opposés qu’il n’y paraît. Ils servent un même maître : le titanisme. Hélas, je n’ai pas la profondeur pour me pencher sur ces questions. Je préfère rester au pont numéro 9, à m’hypnotiser du spectacle des Rafale se précipitant vers le secours d’Athéna dans des rugissements à réveiller l’Olympe.

« Reclus mais fort »

Quelques jours plus tard, je cantonne parmi soldats danois et glaciologues de la station Nord, base du Groenland sise au 81e parallèle sur la péninsule de la Princesse Ingeborg. Ensuite, c’est le pôle, à 900 kilomètres. La devise de l’emprise militaire danoise est belle comme un slogan de Carmélite : « Reclus mais fort ». Là, dans les blanches latitudes, les Danois assurent la garde. Leur connaissance de ces confins contredit à elle seule les saillies trumpistes. Chaque année, les commandos montagne français, issus des bataillons de chasseurs alpins, viennent s’entraîner au combat en zone arctique. Un matin, par -25 °C, l’ambassadeur de France au Danemark, Christophe Parisot, son confrère ambassadeur de France en Islande et moi-même patientons sur les pentes du fjord Harald Moltke, à 200 kilomètres de la base. À côté de nous, un soldat danois – œil allumé, barbe fournie – armé d’un superbe M1917, surveille les hauteurs, au cas où baguenauderait un ours. Sur la banquise, cent mètres en contrebas, les hommes du 25e régiment du génie de l’air ont aligné des motoneiges sur la glace vive, qu’ils ont sondée pour préparer une piste d’atterrissage sommaire.

Atterrissage historique sur la banquise

Nous patientons et il arrive. D’abord c’est un point dans le ciel du sud, à la hauteur des crêts du plateau groenlandais. Puis on reconnaît sa forme voûtée, comme s’il portait le poids du monde. L’A400M se rapproche, lourd et léger, fendant la pureté de l’air pastel, et pose ses 120 tonnes sur la glace nue d’1,60 mètre d’épaisseur, mouchetée d’hosties de neige. La banquise ne rompt ni ne ploie. Dans l’histoire de l’aéronautique, c’est la première fois qu’un avion de fret militaire équipé comme pour un atterrissage à la base d’Orléans atterrit sur la banquise. À bord, les trois pilotes d’essai maintiennent les moteurs allumés, le temps de rembarquer commandos, soldats danois, militaires du Génie, ainsi que les deux ambassadeurs qu’on ne saurait oublier sur un iceberg. Ainsi, en ces parages où glissent parfois les traîneaux des soldats de la patrouille Sirius, les Européens viennent-ils de montrer à Donald Trump qu’ils peuvent projeter hommes et matériel, jusque dans les confins de borée où les Américains n’ont jamais réussi pareil déploiement. Les pilotes rentrent, vers la station Nord, survolant la banquise à 200 pieds. Prenant ses fonctions dans la charmante Copenhague, l’ambassadeur Parisot n’avait pas prévu que la zone arctique deviendrait une des pliures stratégiques planétaires. Les tectoniques se déplacent. Les Titans se réveillent. Les secousses soulèvent le manteau. L’Arctique est une place forte convoitée. La bonne nouvelle dans la triste fracturation internationale : l’Europe prend conscience que l’Histoire n’est pas finie. Et que les manifestations de la prouesse, de l’aventure et de l’extrême compétence peuvent être l’expression de la force, plus raffinée que rodomontades et vrombissements, mais pas moins utiles.