Santé mentale des exilés : des traumatismes invisibles qui s'aggravent en France
Santé mentale des exilés : des traumatismes invisibles

Santé mentale des exilés : des blessures psychiques profondes et invisibles

Il existe des souffrances que les mots peinent à nommer, des douleurs qui s'installent dans le corps, façonnent les rêves et transforment le rapport au monde. Le dernier rapport du Centre Primo-Levi, intitulé Santé mentale des personnes exilées : une souffrance invisible, est sans ambiguïté : depuis une dizaine d'années, l'état psychique des patients accueillis se dégrade de manière alarmante. Les troubles observés sont multiples et sévères, incluant stress post-traumatique, dépressions profondes, troubles dissociatifs et idéations suicidaires.

Un continuum de violences avant et pendant l'exil

La souffrance des exilés ne commence pas à leur arrivée en France. Elle se construit dans les pays d'origine, à travers des années de persécutions et de violences multiformes. Elle s'aggrave sur les routes migratoires, avec des traversées périlleuses, l'exploitation par des réseaux de passeurs, l'esclavage moderne, les détentions arbitraires, les viols et les tortures. Ces violences ne sont pas des accidents de parcours ; elles sont une composante quasi inévitable du voyage, exacerbée par les politiques européennes sécuritaires qui délèguent la gestion des frontières à des pays tiers au mépris des droits fondamentaux.

Le cas des femmes est particulièrement éloquent. Selon les tendances mondiales UNHCR 2024, près de 50 % des personnes qui prennent la route de l'exil sont des femmes, souvent seules, victimes de violences basées sur le genre dans 90 % des cas. Les hommes exilés, quant à eux, peinent à mettre en mots les violences extrêmes subies, en raison de la honte, de la mise en cause de la virilité et de la crainte du rejet. Les personnes LGBTQIA+ et les mineurs non accompagnés font face à des vulnérabilités spécifiques, avec des persécutions dans leur pays d'origine et des violences continues sur les routes et dans les centres d'hébergement.

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L'identité blessée et les affects profonds

L'exil ne prive pas seulement les personnes de leur pays ; il les dépossède d'un ensemble d'ancrages qui structurent le sentiment d'exister : la langue maternelle, les liens familiaux, les rôles sociaux et professionnels, les pratiques culturelles et religieuses. Ce déclassement est identitaire et affectif, touchant la dignité au sens le plus intime. Parmi les affects qui traversent la vie intérieure des exilés, la honte et la culpabilité occupent une place particulière. La honte naît souvent des violences subies, que les victimes ont tendance à intérioriser comme une défaillance personnelle, tandis que la culpabilité concerne ceux laissés derrière soi dans des situations de potentielles persécutions.

Le désaccueil institutionnel : un trauma supplémentaire

À leur arrivée en France, loin de trouver le répit espéré, beaucoup d'exilés plongent dans une nouvelle précarité qui réactive et amplifie les traumatismes antérieurs. Ce phénomène de désaccueil constitue en lui-même une violence institutionnelle. Hébergement précaire ou inexistant, procédures d'asile longues et épuisantes, assignation à des zones éloignées des soins, et barrière de la langue sont autant d'obstacles. Le recours à un interprète professionnel est indispensable, car la nuance, la complexité de l'intime et le non-dit ne s'accommodent pas d'une traduction approximative.

Les procédures de l'Ofpra et de la CNDA imposent à des personnes traumatisées de raconter leur histoire de façon précise et cohérente, dans des délais qui ne tiennent aucun compte des effets du trauma sur la mémoire. Or, c'est précisément le trauma qui produit des lacunes, des zones d'indicible et des récits fragmentés. Le rejet de la demande d'asile constitue alors le trauma ultime : ne pas être cru.

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Un système de santé mentale défaillant

Face à l'ampleur des besoins, le système de santé mentale français est défaillant. L'offre de soins spécialisés pour les personnes exilées est très limitée, voire inexistante selon les régions. La psychiatrie hospitalière n'est pas équipée pour répondre aux troubles spécifiques du psychotraumatisme complexe lié à l'exil. Dans ce vide, le secteur associatif pallie aux carences de l'État, avec des structures comme le Centre Primo-Levi, le Comede, Médecins du Monde et le Centre Frantz-Fanon, qui ont développé des modèles de soin innovants.

Mais ce pilier vacille. Une tribune publiée dans Le Monde en octobre 2025 tire la sonnette d'alarme : les financements publics s'effondrent, des équipes expérimentées se dispersent et des structures ferment. Alors que la santé mentale a été érigée en grande cause nationale, les budgets alloués aux projets de terrain sont rognés méthodiquement, tandis que les budgets consacrés au contrôle migratoire explosent. Ce choix politique pose la question cruciale de savoir quelle société nous choisissons d'être : une société qui soigne ou une société qui rejette.