Inceste : le combat de deux filles pour se libérer de l'emprise de leur père
Inceste : deux filles luttent contre l'emprise paternelle

Eliane rêve de ne plus être « la fille de ». La fille de ce pédocriminel qui a agressé sexuellement plusieurs enfants de la famille, à commencer par ses demi-frères. « J’arrive plus à me regarder », confie en larmes cette mère de famille de 33 ans. Difficile d’avancer, de « passer à autre chose », quand chacun de ses traits lui rappelle celui qui a brisé la famille. Après la découverte de ce secret, Eliane a sombré dans l’anorexie, a perdu 27 kg. Elle rêve désormais de faire de la chirurgie esthétique pour se débarrasser de ce nez, hérité de son père.

Des révélations douloureuses

Tout a commencé en novembre 2024, lorsqu’au cours d’un déjeuner, Eliane a « des flashs » de ses deux demi-frères agressés par son père. La fratrie a la même mère mais ses demi-frères, orphelins de père, sont arrivés chez le père d’Eliane lorsque leur mère s’est installée avec lui. Deux jours après ces flashs, Eliane appelle le plus âgé qui confirme ses doutes. Malgré tout, la jeune femme peine à y croire. Elle interroge le plus jeune, à qui elle n’a pas parlé depuis dix ans. A-t-il été « abusé » quand il était enfant ? Sa réponse est sans appel : « Oui, par ton enculé de père ». Les deux garçons affirment avoir été violés entre leurs 8 et 14 ans.

Des faits plus récents

Eliane confronte son père. Sa réponse sonne comme un aveu à peine voilé. « Prends soin de ta mère, elle va en avoir besoin », lui dit-il avant de tenter de se suicider. Cette chappe de plomb levée, ce sont d’autres secrets qui explosent au grand jour. En discutant avec les enfants d'une de ses demi-sœurs, Eliane se rend compte que sa nièce et son neveu ont aussi été victimes de cet homme.

Bannière large Pickt — app de listes de courses collaboratives pour Telegram

Eliane dénonce son père aux autorités et convainc les enfants de porter plainte. Une initiative qui est loin de faire l’unanimité dans la famille. On lui reproche de « remuer la merde d’il y a 25 ans ». Sa mère et son frère (issu du même père) coupent les ponts alors qu’ils étaient très proches. Ses demi-frères sont abonnés absents. Elle n’a plus aucun contact avec son père.

« C’est un grand manipulateur »

De son côté, Marie a mis sept ans avant de définitivement prendre ses distances avec son père. En juillet 2017, l’une des filles de sa belle-mère révèle l’impensable : depuis trois ans, le père de Marie abuse d’elle. La première fois, elle avait dix ans. Un inceste que Marie apprend de la bouche même de son père. Il lui raconte les accusations que sa belle-fille porte à son encontre mais omet de nombreux détails, adoucit le tableau, parvient même « à se faire passer pour la victime ». « C’est un grand manipulateur, il sait jouer avec les sentiments, les émotions, la culpabilité », décrit la jeune femme, aujourd’hui âgée de 25 ans.

Manipulée par son père, Marie le soutient. En 2024, elle est même appelée à témoigner en sa faveur. Paradoxalement, c’est ce jour-là que la vérité lui saute aux yeux. La jeune femme découvre l’ampleur des sévices endurés par celle qu’elle considérait comme sa petite sœur. « Je suis tombé de haut, ça m’a brisé le cœur. » Il avait tout minimisé : la fréquence, la multitude des agressions.

Marie découvre également pendant le procès que des photos volées d’elle, nue dans la salle de bains, ont été retrouvées dans le téléphone de son père. Son monde s’effondre.

« Entendre que quelqu’un qu’on a aimé si fort, quelqu’un qui nous a élevé, qui fait partie de nous, a pu faire ce genre de choses, on se remet en question. Sur qui on est, comment on a été élevé, ce qu’on peut devenir, nos valeurs, ce qu’on nous a inculqué. Ça a été très dur à vivre »

La culpabilité de Marie est accentuée par le fait qu’elle était dans la maison, dans la chambre juste à côté lorsque sa petite sœur était abusée. « Je vivais là-bas et je n’avais rien vu. » Un sentiment qu’elle partage avec Anaïs, son autre demi-sœur. Quand la vérité s’est imposée, « je suis tombée dans un gros trou noir, à me poser mille questions », se souvient cette femme de 40 ans.

Bannière post-article Pickt — app de listes de courses collaboratives avec illustration familiale

Une filiation insupportable

Pour Eliane et Marie, la filiation est insupportable. Ni l’une ni l’autre n’imaginent pardonner à leur père ou même simplement lui reparler. « Quand il sera mort, j’irai danser sur sa tombe », insiste Marie. Elle a changé de nom : penser à lui à chaque fois que quelqu’un l’appelait était devenu invivable. Elle a également déménagé.

Eliane « n’accepte pas d’avoir un père qui ait pu faire ça ». Mais impossible de mettre cette histoire familiale totalement à distance. « Toutes les victimes de mon père subissent encore aujourd’hui les répercussions : mon plus grand demi-frère est alcoolique, le second est tombé dans la drogue, mon neveu bégaye et ma nièce fait de la boulimie », énumère-t-elle.

Pour Marie et Anaïs, la seule chose positive de toute l’affaire, c’est que leur relation en est sortie renforcée. Contrairement à Eliane qui se retrouve seule dans son combat. Un isolement renforcé par le fait qu’elle n’a aucune nouvelle de l’enquête, un an après son signalement. « Lui, il profite de sa vie, il part en vacances », s’indigne-t-elle. Surtout, elle craint que son père puisse faire d’autres victimes : selon elle, sa mère, assistante maternelle à la retraite, garde régulièrement un petit garçon chez eux.