Canada : 150 ans de la Loi sur les Indiens, un héritage colonial douloureux
Le Canada célèbre ce dimanche 12 avril les cent cinquante ans de la loi sur les Indiens, initialement intitulée Acte des sauvages. Cette législation historique régit les relations, souvent complexes et marquées par un passé traumatique, entre les 2 millions d'autochtones du pays, répartis en 630 nations, et les autres Canadiens.
Des origines discriminatoires
Moins de trois jours après la promulgation de l'Acte des sauvages le 12 avril 1876 par le jeune gouvernement canadien, la revue Canadian Illustrated News publiait un article intitulé Nos Indiens. Le journal décrivait alors les Amérindiens comme civilisés et calmes, mais souffrant de la consommation d'alcool fournie par des dealers sans principes. Quelques années après les guerres indiennes, les législateurs canadiens considéraient les Indiens comme des barbares, une perception qui persistera longtemps.
Le titre même de l'Acte des sauvages ne laissait aucun doute sur ses intentions discriminatoires, même après ses transformations législatives pour devenir la Loi sur les Indiens, toujours en vigueur aujourd'hui. Les Indiens des réserves vivent toujours sur des parcelles dont Sa Majesté Charles III est propriétaire.
Une population autochtone diversifiée
Le Canada compte environ deux millions d'autochtones sur 41 millions d'habitants, répartis en plus de 630 nations. Les autochtones comprennent les Amérindiens (plus de la moitié), les métis et les Inuits (environ 50 000 personnes). Moins de 20% des Amérindiens vivraient dans des réserves, parfois très proches des villes comme à Montréal où existent les réserves de Kahnawake au Sud et Kanesatake au Nord.
Identités revendiquées et traditions préservées
Les nations indiennes se rassemblent chaque année à Kahnawake, réserve mohawk de 10 000 habitants, pour un pow-wow traditionnel de trois jours. Le gouvernement canadien nous a interdit d'organiser ces célébrations jusqu'aux années 1950, pour mieux nous assimiler en détruisant notre culture, explique un danseur.
Natasha, originaire de la nation Tsilhqot'in de Colombie-Britannique, profite du pow-wow pour promouvoir le collège amérindien Kiuna, unique établissement autochtone du Québec. Les élèves de 11 Premières Nations y apprennent la culture autochtone. C'est une façon de garder un lien avec notre culture, confie-t-elle. Un Mohawk précise avec fierté : Nous sommes des Mohawks, pas des Canadiens.
Incompréhensions réciproques et traumatismes historiques
Les relations entre autochtones et non-autochtones restent tendues. Les Premières Nations ont des griefs légitimes : surreprésentation carcérale, abus dans les pensionnats autochtones où 150 000 enfants furent arrachés à leurs familles pour assimilation forcée. Des milliers de jeunes garçons subirent violences et abus de la part de prêtres catholiques et protestants.
Les tombes anonymes d'enfants de quatre ou cinq ans découvertes en 2021 près d'anciens pensionnats ont rappelé ces traumatismes, poussant le pape François à exprimer ses regrets au Canada en 2022. Le pardon reste difficile alors que les abus continuent, avec des cas de maltraitance dans les hôpitaux et des stérilisations forcées de femmes autochtones.
Conflits territoriaux et revendications
Les Québécois entretiennent des relations compliquées avec les autochtones, les accusant de bénéficier d'avantages fiscaux sur les réserves. Les Amérindiens répondent par des protestations régulières : barrages routiers ou ferroviaires. En 1990, un projet de golf sur un ancien cimetière indien à Kanesatake déclencha une crise de 78 jours avec des guerriers mohawks armés, obligeant Québec et Ottawa à reculer.
Diversité économique et perspectives d'avenir
La situation économique des autochtones varie considérablement. Alors que les Inuits vivent souvent dans la précarité, certaines nations ont développé des vignobles en Colombie-Britannique ou des casinos prospères. Les jeunes générations créent des entreprises et poursuivent des études supérieures, comme Wab Kinew, Premier ministre du Manitoba et membre de la nation ojibwée.
Les autochtones, ayant souvent refusé de céder leurs terres lors des traités, négocient désormais avec le gouvernement pour obtenir des redevances sur l'exploitation des ressources naturelles. La réserve de Kanesatake a développé un commerce de tabac hors taxes, attirant aussi des clients non-autochtones.
Un avenir incertain pour une loi controversée
Cent cinquante ans après son adoption, Ottawa ne sait plus trop quoi faire de cette loi gênante. Même si le Canada est devenu un pays soucieux du politiquement correct où le terme Indien provoque parfois des controverses, il reste plus confortable d'y être blanc. La Loi sur les Indiens continue de symboliser les relations complexes entre l'État canadien et ses peuples autochtones, entre héritage colonial douloureux et recherche de réconciliation.



