Un couple s’enlace, une adolescente prend le soleil : sur les terrasses de Podil, quartier bohème de Kiev, ce lundi matin a des airs de normalité. Exception faite de cette tenace odeur de brûlé, et de ces secouristes, blanchis de poussière, qui mangent en silence. Au-dessus d’eux, un immeuble calciné, un trou béant en guise de façade.
Une routine forgée par la guerre
Roman et ses collègues ont passé la nuit à en déblayer les ruines, un travail qui prendra encore plusieurs jours. Les yeux rougis, avachis sur la table, sa combinaison brûlée détonne au milieu des T-shirts hipster et des talons hauts. « Ce n’est pas étrange parce que nous y sommes habitués. C’est juste le quotidien », explique le pompier de 36 ans à l’AFP. Le bâtiment a été touché dans la nuit de samedi à dimanche, lors d’un bombardement russe massif : 600 drones et 90 missiles se sont abattus sur l’Ukraine, faisant quatre morts et une centaine de blessés.
Derrière, un jeune homme enjambe un tas de débris calcinés, en prenant soin de ne pas renverser son latte macchiato. À Podil, la vie a déjà repris son cours. Sur la place Kontraktoviï Plochtchi, à 200 mètres de l’impact, des enfants se poursuivent en riant. « Attention au verre ! », lance leur nounou, alors qu’au-dessus d’eux, pendouillent les fenêtres de l’université Kiev-Mogyla, soufflées par l’explosion.
Des étudiants résilients
Des dégâts qui n’ont pas empêché Mykola, 17 ans, et Maksym, 18 ans, de venir en cours ce matin. « On n’y accorde pas tant d’importance », lâche le premier. « La vie continue. » Assis sur une balançoire, il s’allume une cigarette. Mykola avait 14 ans lorsque la Russie a lancé son invasion de l’Ukraine, en 2022. Un an plus tard, il a fini par admettre que les frappes sont quelque chose de « plus ou moins normal ». Quand les alarmes résonnent dans la ville, les deux étudiants ne vont plus aux abris sous-terrain, privilégiant un « bon sommeil » à la sécurité des sous-sols. « On s’y habitue, en fait », abonde Maksym. « Je ne sais pas si c’est une bonne ou mauvaise chose, mais dans cette réalité, on n’a pas le choix ».
Durant l’attaque, de nombreux bâtiments historiques et administratifs du centre-ville ont subi des dégâts, ainsi que les studios de la chaîne allemande ARD. Moscou a également lancé pour la troisième fois du conflit un missile balistique de portée intermédiaire Orechnik, capable de transporter des ogives nucléaires, une démonstration destinée à instaurer la peur. Toute la nuit, le vrombissement des drones d’attaque a envahi les rues, et des explosions illuminant le ciel ont fait trembler les murs de la capitale. « Je me suis juste réveillé pour fermer la fenêtre », lâche Mykola.
Un symbole de résistance
Coincée entre les tentes de premiers secours et les sacs de gravats, une file se forme devant le café Hogo. Ces clients sont venus soutenir son propriétaire, Ievguen Proussak, devenu une petite célébrité sur les réseaux sociaux après avoir servi des boissons chaudes aux secouristes, à travers la vitre soufflée de son échoppe, quelques heures après l’attaque. « Hier, je pensais que j’allais mettre la clé sous la porte », raconte ce grand barista de 35 ans. Mais en voyant revenir les clients, malgré l’état du café, « j’ai compris pour qui je travaille », dit-il. « Il faut sortir, vivre, se remettre au travail. Sinon, on perd la tête. »
Après l’attaque, les réseaux sociaux se sont remplis de messages humoristiques, signe d’une accoutumance au danger, ironisant sur le flegme des Kieviens face aux bombardements. Devant le café, Dmytro savoure son expresso, malgré les cendres qui volettent autour de lui. Un peu ébloui par le soleil, il paraît détendu, même si son immeuble a été touché. « Ma femme s’est réfugiée dans les toilettes », raconte-t-il, sur le ton de la conversation. Continuer à profiter de la vie, malgré les frappes, est pour lui « une marque d’invincibilité ». Dmytro ne sait plus vraiment quand il a commencé à lâcher prise. Mais trois ans comme soldat ont fini par façonner sa manière de voir les choses. « Maintenant, c’est comme ça. Et quelque part, c’est presque agréable », conclut-il.



