L'historien américain Jeremy D. Popkin, spécialiste de la Révolution française, affirme que les débats sur l'esclavage ont commencé des dizaines d'années avant le début de la Révolution française. Dans un entretien accordé au Monde, il souligne que dès les années 1760, des voix s'élèvent contre la traite négrière et l'esclavage dans les colonies françaises.
Une prise de conscience précoce
Popkin rappelle que des philosophes des Lumières comme Montesquieu et Rousseau ont critiqué l'esclavage, mais que c'est surtout à partir de 1760 que des pamphlets et des ouvrages abolitionnistes commencent à circuler. Il cite l'exemple de l'abbé Raynal et de son Histoire des deux Indes, qui dénonce les horreurs de l'esclavage. Selon lui, ces écrits ont préparé le terrain pour les débats révolutionnaires.
Le rôle des colonies
L'historien insiste sur le fait que les colonies françaises, notamment Saint-Domingue (actuelle Haïti), étaient au cœur des préoccupations économiques. La prospérité de la France reposait en grande partie sur le sucre et le café produits par les esclaves. Pourtant, dès 1760, des colons et des intellectuels commencent à remettre en question ce système.
- En 1764, un pamphlet intitulé Le Nègre comme il faut défend l'idée que les esclaves ont une âme et méritent la liberté.
- En 1770, la Société des Amis des Noirs est fondée à Paris, bien avant la Révolution.
- Des figures comme Condorcet publient des textes abolitionnistes dès 1781.
Une continuité avec la Révolution
Popkin estime que la Révolution française n'a pas inventé le débat sur l'esclavage, mais l'a amplifié. Les événements de 1789 ont permis aux idées abolitionnistes de gagner en visibilité. Cependant, il note que les intérêts économiques ont freiné l'abolition, qui n'interviendra qu'en 1794, avant d'être rétablie par Napoléon en 1802.
Un héritage méconnu
L'historien regrette que cette préhistoire des débats sur l'esclavage soit souvent ignorée. Il appelle à une meilleure connaissance de ces premières contestations, qui montrent que la lutte contre l'esclavage est ancienne et complexe. Selon lui, comprendre ces origines permet de mieux saisir les enjeux de la période révolutionnaire.
En conclusion, Jeremy D. Popkin invite à reconsidérer la chronologie traditionnelle : les débats sur l'esclavage ne commencent pas en 1789, mais bien des décennies plus tôt, dans un contexte de contestation des Lumières et de résistance des esclaves eux-mêmes.



