Mozambique : entre pauvreté et gaz, le défi de Daniel Chapo
À Maputo, la capitale du Mozambique, un restaurant de sushis a ouvert à l’angle des avenues Kim-Il-Sung et Mao-Tsé-Toung. Le menu est proposé à 990 meticals, soit environ 13 euros, ce qui représente un tiers du revenu mensuel moyen dans le pays. Des cadres en costume passent, iPhone vissé à l’oreille, croisant des femmes en tenue colorée portant un bidon en équilibre sur la tête. Depuis son indépendance en 1975, cette ancienne colonie portugaise de 36 millions d’habitants, classée parmi les dix pays les plus pauvres de la planète, est dirigée par le parti Frelimo. Issu d’un mouvement de libération marxiste, il s’est converti à l’économie de marché et a d’autres priorités que de rebaptiser les rues.
Le gaz, une richesse sous tension
Des gisements de gaz colossaux, qui ont valu au Mozambique le surnom de « Qatar de l’Afrique », ont été découverts il y a une quinzaine d’années au large de la province nord du pays, le Cabo Delgado. Cette zone est hautement stratégique, car elle ouvre l’accès au canal du Mozambique, qui sépare Madagascar du reste de l’Afrique. Le groupe TotalEnergies y a investi plus de 15 milliards d’euros, et d’autres majors des hydrocarbures sont également positionnées dans la région, comme l’italien ENI, l’américain ExxonMobil, ainsi que des entreprises chinoises et indiennes. Demain, le gaz européen pourrait bien provenir du Cabo Delgado.
Volodymyr Zelensky a indiqué fin mars que l’Ukraine était intéressée par ce gaz pour sortir de sa dépendance russe, proposant de payer partiellement en drones et en savoir-faire militaire. Le Mozambique est demandeur, car il est confronté depuis 2017 à une guérilla djihadiste précisément dans la zone des gisements. Ce conflit a fait des milliers de morts et des centaines de milliers de déplacés. La majorité du Mozambique est chrétienne, mais sa partie nord, éloignée et délaissée, est musulmane. Des prédicateurs, parfois venus de l’étranger, y ont établi des cellules djihadistes et une branche de Daech.
Une sécurité fragile
Le Cabo Delgado est devenu une zone de guerre, obligeant à suspendre les projets gaziers. Il a fallu l’envoi de troupes rwandaises, en partie financées par l’Europe, pour sécuriser la région et permettre le retour des compagnies étrangères. TotalEnergies, qui avait invoqué la clause de « force majeure » en 2021, a annoncé le redémarrage complet de ses activités pour janvier 2026. Cependant, la situation reste précaire, et les troupes rwandaises pourraient quitter le pays prochainement, Bruxelles ne souhaitant pas reconduire leur financement.
Malgré sa richesse gazière, le Mozambique affiche toujours un PIB parmi les plus bas du monde. En dehors de Maputo, la population vit dans un dénuement extrême. Dans les campagnes, les paysans travaillent à la houe, tandis que des éléphants et des girafes déambulent paisiblement, sans touristes pour les photographier. Des centaines de plages paradisiaques s’étirent sur des kilomètres, désertes faute d’infrastructures.
Les ambitions du président Chapo
Le pays regorge de ressources : eau, terres cultivables, sites enchanteurs, bois et pierres précieuses. Un paradis potentiel pour les investisseurs, mais encore faut-il les convaincre de s’y implanter. Le président Daniel Chapo, intronisé en janvier 2025 après une élection contestée par l’opposition, saura-t-il les attirer ? Peu avant un voyage à Pékin mi-avril pour rencontrer Xi Jinping, il a accordé une interview au Point dans son palais de Maputo.
Daniel Chapo : « Le gaz du Cabo Delgado n’est pas pour le Mozambique, mais pour le monde entier »
Le président a souligné que le gaz constituerait une grande partie des ressources financières du pays, mais ne signifierait pas un enrichissement automatique. « Notre principal défi est de diversifier notre économie, en commençant par le tourisme et l’agriculture », a-t-il déclaré. Il a évoqué des initiatives pour attirer les grands opérateurs touristiques, comme Aman, qui ouvrira un établissement dans le parc du Massingir, et la tenue d’une conférence internationale sur le tourisme durable en novembre 2025.
Pour améliorer les services publics, Chapo mise sur la lutte contre la bureaucratie et la corruption, ainsi que sur la numérisation de l’administration. Concernant le FMI, qui critique la masse salariale de la fonction publique et le poids de la dette, il a affirmé que la solution passait par l’élargissement de l’assiette fiscale et une croissance économique durable. « Le FMI demeure un partenaire stratégique », a-t-il ajouté, tout en défendant une approche adaptée au contexte local.
Coopération internationale et défis sécuritaires
Chapo a appelé à un soutien accru de l’Union européenne et de la France, notamment dans les secteurs de l’agriculture, des services et des projets énergétiques hors gaz. Un barrage hydroélectrique à Mphanda Nkuwa, avec EDF et TotalEnergies, augmenterait de 50 % la capacité de production d’électricité du pays. Il a également invité les entreprises françaises à investir dans les corridors logistiques et l’industrialisation.
Sur la sécurité au Cabo Delgado, Chapo a reconnu la difficulté à identifier les responsables des troubles. « Le terrorisme est un problème mondial », a-t-il insisté, citant l’exemple de jeunes Français jugés à Paris pour avoir envisagé de faire le djihad au Mozambique. Il a souligné que les troubles avaient des répercussions planétaires via le marché du gaz, et que la lutte contre le terrorisme nécessitait une coopération internationale.
Concernant le rôle des troupes rwandaises, financées par l’UE jusqu’en juin 2026, Chapo a indiqué que la sécurité s’était améliorée, avec des attaques sporadiques mais plus de contrôle territorial par les terroristes. Il a appelé l’UE à fournir des équipements adaptés, pas seulement de la formation. « Le gaz de Cabo Delgado n’est pas pour le Mozambique, mais pour le monde entier », a-t-il conclu, rappelant l’importance d’un combat commun.



