Guerre civile chez les chimpanzés : une leçon sur les liens sociaux
Guerre civile chez les chimpanzés : leçon sur les liens

Kibale, Ouganda, 24 juin 2015. Aaron Sandel, primatologue à l’université du Texas, observe tranquillement une petite troupe de chimpanzés dans la forêt du parc national de Kibale quand il remarque quelque chose d’étrange. D’autres membres du groupe approchent à travers les arbres. Normalement, les chimpanzés se retrouvent, s’embrassent, repartent ensemble.

Mais ce matin-là, les animaux devant lui se crispent. Ils se touchent pour se rassurer, comme s’ils s’apprêtaient à affronter des étrangers. Puis ils fuient. Les autres les poursuivent. « Rien de tel n’avait jamais été observé », affirme Aaron Sandel. Ce jour-là, sans le savoir encore, les chercheurs venaient d’assister au premier acte d’une guerre civile.

Les chimpanzés de Ngogo : un groupe exceptionnel

Les chimpanzés de Ngogo sont les mieux documentés au monde. Depuis 1995, des chercheurs suivent ces deux cents individus. C’est le plus grand groupe connu de chimpanzés sauvages. Et c’est une anomalie en soi, car la plupart des communautés comptent une trentaine à cinquante membres.

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Et, à y regarder de plus près, deux « quartiers » coexistent depuis longtemps : le groupe Ouest et le groupe Centre. Des cliques plutôt stables, avec des connexions qui ont souvent lieu. 44 % des naissances, entre 2004 et 2014, résultent d’unions entre les deux clusters.

Des raids mortels organisés

Tout allait bien jusqu’à ce matin de juin 2015. L’étude publiée le 9 avril dernier dans la revue Science explique que tout commence quand en 2014, plusieurs mâles disparaissent. Ce sont des individus-ponts, ceux dont les liens traversaient les deux clusters et maintenaient la cohésion du groupe. « Leur mort abrupte a probablement affaibli les connexions entre les quartiers, rendant le groupe vulnérable à la polarisation », explique Aaron Sandel.

Ce qui était un tissu dense de relations croisées devient deux blocs hermétiques et polarisés. En 2018, la scission est consommée. Le groupe Ouest compte dix mâles et vingt-deux femelles adultes ; le groupe Centre, trente mâles et trente-neuf femelles. Entre les Capulet et les Montaigu, il n’y a plus de mariages mixtes.

Entre 2018 et 2024, les chimpanzés du groupe Ouest lancent vingt-quatre attaques coordonnées contre leurs anciens compagnons du groupe Centre. Au moins sept mâles adultes tués, dix-sept nourrissons massacrés. Et d’autres ont disparu.

La guerre sans dieu ni drapeau

Et, plus étonnant encore, c’est le groupe Ouest, le plus petit, qui attaque. La cohésion, forgée par des années de liens étroits, compense la supériorité numérique adverse. En éliminant les mâles et les nourrissons du groupe rival, les Occidentaux réduisent la compétition reproductive et augmentent leur propre succès génétique.

Mais cette logique ne dit pas comment des singes qui ont jadis élevé les cochons ensemble, en viennent à se massacrer. L’étude écarte vite l’hypothèse d’une guerre de religion ou ethnique. Évidemment. « Ces identités de groupe changeantes que l’on voit dans les guerres civiles humaines ont rarement un parallèle chez d’autres animaux », explique Aaron Sandel. « Mais elles en ont un chez les chimpanzés. »

Ce que les chercheurs appellent l’« hypothèse des dynamiques relationnelles » s’impose : ce qui fracture les communautés est l’effilochement progressif des relations interpersonnelles. La guerre naît du vide laissé par les liens qui meurent.

Ce que les singes nous apprennent sur nous-mêmes

Un précédent existait. Dans les années 1970, Jane Goodall avait observé à Gombe, en Tanzanie, une scission similaire suivie de massacres. Mais les chimpanzés de Gombe étaient nourris par les chercheurs, ce qui brouillait les cartes. Ngogo est la première démonstration incontestable qu’une guerre civile peut éclater naturellement chez nos plus proches cousins, sans provocation extérieure, sans différence culturelle ou idéologique.

L’événement de Ngogo est estimé à une fréquence d’une fois tous les cinq cents ans dans une communauté de chimpanzés, selon l’étude. Mais les chercheurs s’inquiètent : la déforestation, le changement climatique et les épidémies pourraient rendre ces ruptures plus fréquentes, avec des conséquences dramatiques pour une espèce déjà menacée.

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Alors, que faire ? « Ce que nous devons faire, c’est maintenir les relations interpersonnelles », explique Aaron Sandel. « Dans nos vies quotidiennes, avec les gens que nous côtoyons, si nous pouvons nous retrouver – même face au conflit – alors je crois que c’est la recette pour maintenir la paix. » Une leçon un peu naïve, mais indispensable.