Les tiques en France : une présence généralisée et des pathogènes mieux cartographiés
Tiques en France : présence généralisée et pathogènes cartographiés

Les tiques en France : une présence généralisée et des pathogènes mieux cartographiés

On les imaginait confinées aux sous-bois humides de l'Est et aux balades forestières printanières. En réalité, les tiques sont presque partout : dans les jardins, les parcs, les campagnes, et parfois même en milieu urbain. Surtout, elles ne transmettent pas qu'une seule maladie. Après près de dix ans de travaux, le programme Citique, piloté par l'Inrae, dévoile une photographie inédite de la présence des tiques en France et des agents pathogènes qu'elles véhiculent. L'originalité de cette étude, publiée dans la revue Ticks and Tick-borne Diseases, réside dans ses spécimens analysés : non pas collectés au hasard dans la végétation, mais envoyés par des citoyens après une piqûre réelle. Il ne s'agit plus seulement de savoir quelles tiques peuplent la nature, mais auxquelles les Français sont concrètement exposés.

Une approche participative pour une vision nationale

« Traditionnellement, on collectait des tiques dans la végétation pour les étudier. Mais cela ne permettait pas de savoir si c'étaient celles qui piquaient réellement l'homme », explique Jonas Durand, ingénieur de recherche à l'université de Lorraine et membre du programme Citique. « Il était impossible de couvrir tout le territoire national avec les seules équipes scientifiques, et il n'existait pas de vision précise sur les espèces qui piquent l'humain. » D'où l'idée d'un vaste programme de science participative. Patients, médecins, chercheurs de l'Inrae, de l'université de Lorraine, de VetAgro Sup et de l'Anses, ainsi que des associations d'éducation à l'environnement, ont contribué à élaborer les formulaires de signalement. « Citique est ainsi devenu en une décennie un précieux outil de surveillance des risques liés aux tiques en France », se félicite Jonas Durand, premier auteur de l'étude.

Parmi les tiques piqueuses d'humains et d'animaux reçues entre 2017 et 2019, un échantillon de 2 009 spécimens ayant piqué des humains, soit environ 150 par grande région française, a été analysé pour permettre des comparaisons territoriales.

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L'omniprésence de la tique responsable de la maladie de Lyme

Premier enseignement majeur : la tique Ixodes ricinus, principal vecteur de la maladie de Lyme, domine très largement le paysage français. Elle représente 94 % des tiques analysées. Les régions les plus touchées restent le Grand Est, la Bourgogne-Franche-Comté et l'Auvergne-Rhône-Alpes. « Rien de totalement surprenant, ce sont aussi des zones historiquement plus affectées par la borréliose de Lyme », note le chercheur, coauteur de Tiques et santé (Éditions Quæ).

Mais la nouveauté est ailleurs : Ixodes ricinus est présente quasiment partout en France. « Même le pourtour méditerranéen, longtemps considéré comme moins favorable, n'est pas épargné. L'espèce y circule dans l'arrière-pays et plusieurs départements du Sud », précise Jonas Durand. Une présence jusqu'ici mal documentée.

Pour Alice Raffetin, infectiologue et coordinatrice du Centre de référence des maladies vectorielles à tiques de Paris et de la région Nord (qui n'a pas participé à l'étude), cette photographie confirme ce que les cliniciens pressentaient : « Sur tout le territoire, les tiques sont présentes. Il faut prévenir, mais aussi rassurer : dans la grande majorité des cas, il ne se passera rien pour la santé. »

27 % des tiques porteuses d'au moins un pathogène

« Il existe 900 espèces de tiques dans le monde (qui sont des acariens hématophages, c'est-à-dire se nourrissant exclusivement de sang), une quarantaine en France dont 9 piquant l'être humain », rappelle Jonas Durand. Parmi les tiques retenues pour analyse, aucune nouvelle espèce n'a été découverte en France, ce qui est rassurant, mais 27 % portaient au moins un agent pathogène potentiellement transmissible à l'humain. « Ce qui est nouveau en revanche, affirme Jonas Durand, c'est leur cartographie précise et leurs fréquences régionales. » L'étude confirme aussi des co-infections, c'est-à-dire des tiques porteuses de plusieurs agents pathogènes simultanément.

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Information cruciale pour les médecins : parmi les Ixodes ricinus identifiées, 15,4 % sont porteuses de Borrelia burgdorferi s.l., bactéries responsables de la maladie de Lyme. « C'est la plus surveillée car la maladie concerne chaque année 60 000 personnes en France (selon Santé publique France), mais elle est loin d'être seule », précise Élisabeth Baux, coordinatrice du Centre de référence des maladies vectorielles à tiques du CHU de Nancy.

Orienter le diagnostic et comprendre les maladies

« Ce qui est rassurant, c'est que les chiffres sont stables, malgré le changement climatique », remarque Alice Raffetin. Ces tiques sont aussi porteuses de bactéries responsables des rickettsioses, de l'anaplasmose granulocytaire, de la neoehrlichiose, mais aussi de parasites comme Babesia spp. « Si l'on trouve de nombreux micro-organismes dans la salive des tiques, peu sont réellement pathogènes chez l'être humain et d'autres ne conduiront pas toujours au développement d'une maladie », ajoute-t-elle.

Ces résultats ne modifient pas, à eux seuls, la pratique clinique quotidienne, mais ils offrent de précieux repères. « Nous arrivons après le risque : les malades consultent avec des symptômes », résume Élisabeth Baux. Connaître les pathogènes présents dans une région peut aider à orienter un diagnostic, surtout face à des tableaux peu spécifiques : fièvre, fatigue, douleurs, atteintes neurologiques ou articulaires.

« Une fièvre après une piqûre de tique n'est d'ailleurs pas automatiquement une maladie de Lyme, rappelle-t-elle. D'autres infections existent, parfois rares, parfois émergentes. » C'est notamment le cas de l'encéphalite à tiques, maladie virale en progression sur la façade est de la France, de l'Alsace à la Savoie. Plus grave que Lyme, elle peut débuter comme un syndrome grippal avant d'évoluer vers des complications neurologiques.

Recherches en cours et gestes de prévention

Sans qu'on en connaisse encore les raisons, les cas de maladie de Lyme ont tendance à diminuer en France. Mais les tiques ne sont pas toutes des vecteurs de maladies transmissibles à l'homme, et ne sont pas toujours en capacité de transmettre des maladies quand elles sont éloignées de leur niche écologique.

La plupart des malades guérissent bien avec une antibiothérapie adaptée de dix à vingt-huit jours selon les formes. « Mais une fraction des patients développe encore des symptômes persistants après traitement : douleurs, fatigue, troubles cognitifs, avec des répercussions importantes au quotidien », explique Alice Raffetin. Un syndrome post-infectieux encore mal compris.

Deux grandes études nationales, PiqTiq et Ploc, pilotées notamment avec l'Inserm et les centres de référence, cherchent désormais à comprendre pourquoi certaines personnes développent une maladie à tique et d'autres non, et pourquoi certains malades récupèrent rapidement après le traitement et d'autres non, afin d'identifier les facteurs qui favorisent les maladies et de comprendre les symptômes prolongés.

Face à cette nouvelle cartographie, les chercheurs veulent éviter deux écueils : minimiser ou dramatiser. « Oui, les tiques sont largement présentes. Oui, certaines transportent des agents pathogènes. Mais non, chaque piqûre ne conduit pas à une maladie », résume Jonas Durand. Il rappelle que « le risque dépend de nombreux facteurs : la durée d'attachement, l'espèce concernée, la charge infectieuse, et la réaction immunitaire de l'hôte ».

Pour les médecins, cette cartographie enrichit les données pour accentuer la prévention en fonction des régions concernées. Les gestes utiles restent simples : rester sur les sentiers, inspecter soigneusement le corps pendant et au retour d'une promenade, surtout chez les enfants et les personnes âgées, dans les zones peu visibles et le cuir chevelu.

« Surtout, retirer rapidement toute tique fixée en cas de piqûre pour limiter l'exposition », rappelle Jonas Durand. Contrairement à une idée reçue, les vêtements longs et clairs ne suffisent pas car la tique peut grimper plusieurs heures avant de trouver une zone de peau, il faut donc la rechercher également sur les vêtements.