Une immersion unique dans la Cabane des Manchots aux îles Kerguelen
Une minute et douze secondes exactement. C'est le temps précis, chronométré et filmé, que met l'hélicoptère pour décoller du navire ravitailleur Marduf et déposer délicatement son chargement de cinq personnes sur l'héliport de la base scientifique. Le rituel d'accueil est immuable : les autorités locales, représentées par le disker (chef de district de Kerguelen) ceint de son écharpe tricolore, accueillent les nouveaux arrivants. Suit un bain de bottes obligatoire pour éliminer chimiquement tout micro-organisme étranger potentiel, avant un rassemblement dans la salle commune, baptisée Totoche, pour le traditionnel café, viennoiseries, discours de bienvenue et consignes de sécurité.
Une base scientifique structurée au milieu de l'océan Austral
Vue du ciel, la base apparaît comme un assemblage hétéroclite de bâtiments dispersés, semblables à des briques de Lego déposées au hasard. Une fois au sol, sa structure se révèle bien plus vaste et organisée que celle de Crozet. Des routes bitumées relient les différents bâtiments entre eux et s'étirent vers des installations plus éloignées. Au centre, un mât des couleurs rappelle discrètement la dimension militaire du site. Sur l'ensemble du territoire des îles Kerguelen, des cabanes ont été construites pour accueillir les manips, ces sorties à but scientifique – observations, prélèvements, marquages d'animaux – ou simplement pour offrir des espaces de détente et de loisirs, essentiels lors des longs mois de vie collective en autarcie.
Seuls au monde dans un paysage de steppe miroitante
Après le déjeuner, notre petit groupe de quatre personnes remonte à bord de l'hélicoptère, direction l'une de ces cabanes isolées : la Cabane des Manchots, située à une trentaine de kilomètres de la base principale. Le survol offre un spectacle saisissant : une steppe parfaitement plate, constellée de lacs, de mares et d'étangs qui reflètent le ciel, créant un paysage évoquant une peau de léopard aux taches scintillantes. Après cinq à six minutes de vol, une petite construction en bois orange de mars, coiffée d'un toit de tôle, émerge du tapis de mousse. L'hélicoptère se pose doucement à proximité.
Dès son départ, nous voilà véritablement seuls au monde. L'environnement est d'une beauté ravissante : une rivière au cours chantant enveloppe le refuge comme une écharpe protectrice. Sur la rive opposée, une colonie de manchots royaux nous accueille par des jacassements enthousiastes. D'autres, sur notre rive, nous observent avec curiosité à distance respectueuse. Progressivement, par petits groupes et à la file indienne, les plus téméraires s'approchent, dépassés parfois par d'autres prétendants à l'héroïsme, jusqu'à nous entourer complètement. Certains, depuis la rive d'en face, traversent à gué, ailes déployées pour garder l'équilibre sur les galets glissants, ou bien nagent plus bas, le cou dressé, prenant des allures de canards maladroits.
Une rencontre artistique et silencieuse avec les manchots
L'un d'entre nous, Jace, entame une fresque murale sur un pan de la cabane, sous le regard intrigué de spectateurs sphéniscidés qui semblent sincèrement s'intéresser à cet art éphémère. De mon côté, je ne me lasse pas d'observer ces oiseaux nous observer avec une intensité presque humaine, capturant sans retenue leurs attitudes fascinantes. Assis au sol, ils m'entourent à quelques centimètres seulement, tournant la tête pour me scruter de l'œil droit puis de l'œil gauche, comme le font tous les oiseaux dont la vision est latérale.
Je multiplie les photographies. Le jaune éclatant de leur jabot contraste avec le dos aux plumes serrées, brillant comme du cuir ciré et passant par toutes les nuances de gris, du métallique clair au presque noir. Je distingue même la pupille en trou d'épingle au centre de l'iris caramel, ce qui pourrait donner un regard inquiétant, mais leur extrême placidité et leur attitude amicale ne provoquent qu'un sentiment de sérénité profonde et le plaisir rare d'une communication silencieuse transespèce, ou du moins d'un moment précieux partagé.
La découverte d'une colonie spectaculaire sur la plage de Ratmanoff
Après cette séquence mêlant création picturale et observation anthropomorphique, nous quittons la cabane pour rejoindre l'immense colonie promise du littoral, en suivant le cours sinueux de la rivière qui mène à la plage de Ratmanoff. Tout au long du chemin, diverses espèces paressent en bande sur les grèves : jeunes éléphants de mer assoupis dans l'herbe grasse, encore suffisamment sveltes pour s'aventurer aussi loin, manchots bien sûr, mais aussi albatros et skuas solitaires que notre passage ne dérange même pas.
Puis la rivière s'évase en un étang parsemé de pierres émergentes. Le spectacle est envoûtant et m'évoque irrésistiblement les pochettes d'album mythiques de Pink Floyd, créées par le studio Hipgnosis dans les années 1970. Au méandre suivant, c'est l'ébahissement total : des centaines, voire des milliers de manchots occupent un banc de sable. Je reste figé, mais notre guide, Manon, m'invite à poursuivre : ce n'est que le début. Effectivement, après ce premier banc, nous débouchons sur une plage profonde qui semble s'étendre à l'infini le long de l'océan, entièrement couverte de manchots. On estime leur nombre à plus de 200 000 individus sur ce seul site !
Une cohabitation pacifique dans un environnement préservé
Nous longeons la plage bondée. Les manchots sont principalement agglutinés dans la partie haute, près de la dune, mais entre cette masse compacte et les vagues, l'espace est densément occupé. Ils s'écartent à peine à notre passage, et souvent, un groupe d'une dizaine d'individus se forme et suit le visiteur, comme une bande de copains en virée, emboîtant le pas pendant des dizaines de mètres si l'on ne marche pas trop vite.
Les éléphants de mer sont également très nombreux, regroupés en tas paresseux et somnolents. Ils tournent leurs grands yeux rougis vers les passants, n'ouvrant la gueule en guise d'avertissement qu'en cas d'extrême nécessité, cet effort semblant leur coûter. Les skuas survolent l'ensemble, toujours à l'affût de proies potentielles. L'un d'eux me suit même en marchant, reproduisant le comportement des manchots, une attitude étrange qui me fait me demander s'il ne me prend pas pour un énorme kiwi. Malgré mon avantage en masse, je presse un peu le pas pour maintenir une distance respectable.
Arrivés à la guérite d'observation érigée en bout de colonie, où se trouve une nurserie manchote particulièrement piaillante, nous restons assis sur le seuil en bois de longues minutes, à nous enivrer de ce vacarme vivant.
La vie simple et autarcique de la cabane
De retour à la cabane, alors que le soir tombe, Manon saisit sa canne à pêche et, cinq minutes plus tard seulement, sort de la rivière une magnifique truite saumonée qui constituera notre dîner. Jace et moi tentons pendant une heure de reproduire cette pêche miraculeuse, mais en vain.
Devant le perron sont alignées des touques, sortes de bidons étanches en plastique permettant le transport et le stockage des denrées pour les occupants de passage. La cabane n'est chauffée que dans sa pièce commune par un simple poêle à gaz. Pour dormir dans les dortoirs situés de part et d'autre, meublés de lits superposés pouvant accueillir six à huit personnes, il est indispensable d'être équipé d'un bon duvet adapté aux cinq degrés ambiants. Pas de douches ni de toilettes classiques ; l'eau courante est celle de la rivière, prélevée en amont de l'établissement des manchots pour éviter toute contamination par leurs déjections. Il y a des limites aux plaisirs des bains de foule, même les plus magiques.
Malgré ces conditions de vie érémitiques, la Cabane des Manchots vaut tous les palaces du monde. J'ai écrit malgré, mais c'est évidemment grâce à ces conditions que l'expérience prend toute sa valeur, offrant une immersion totale dans un écosystème préservé et une rencontre inoubliable avec la faune extraordinaire des îles Kerguelen.



