Fukushima : l'anthropologue Sophie Houdart raconte la vie des paysans après la catastrophe nucléaire
Fukushima : la vie des paysans après la catastrophe nucléaire

Vivre avec la radioactivité : le quotidien des paysans de Fukushima après la catastrophe

Comment reconstruire une existence normale lorsque le monde d'avant a été irrémédiablement contaminé ? C'est cette question profonde que explore l'anthropologue Sophie Houdart dans son ouvrage Ce territoire qui, comme une pulsation. À travers un récit ethnographique minutieux, elle nous plonge dans la vie des agriculteurs de Towa, une petite ville agricole du département de Fukushima, au Japon, confrontés à la présence permanente de la radioactivité.

Un séisme qui a tout changé

Le 11 mars 2011, un séisme de magnitude 9,1 frappe la côte pacifique du Japon, déclenchant un tsunami dévastateur et provoquant l'accident nucléaire de la centrale de Fukushima Daiichi. Trois réacteurs entrent en fusion, libérant une contamination radioactive diffuse qui s'installe durablement et inégalement sur le territoire. Cet événement, qualifié localement de « grand séisme » ou de « grande catastrophe du Nord-Est », marque un point de non-retour pour toute une région.

Towa : une ville en zone grise

Située à environ 50 kilomètres de la centrale accidentée, Towa n'est pas classée en zone interdite et n'a fait l'objet d'aucun ordre d'évacuation obligatoire. Les paysans s'estiment relativement chanceux de pouvoir rester sur leurs terres natales, mais cette apparente normalité est trompeuse. La première année suivant la catastrophe, toutes les cultures ont dû être détruites. Des produits emblématiques comme le shiitaké, ce champignon typique des sous-bois japonais, ne peuvent plus être consommés, tout comme de nombreux légumes et une partie de la production de riz.

Le concept de « risque acceptable »

Sophie Houdart, directrice de recherche au CNRS et membre du Laboratoire d'ethnologie et de sociologie comparative, explique que la catastrophe n'a pas seulement anéanti un espace géographique, elle a profondément affecté « la trame du temps » elle-même. Les habitants doivent recomposer leur quotidien en intégrant la présence nouvelle et invisible de la radioactivité. Entre l'impossible « zéro risque » et le « risque certain », émerge la notion de « risque acceptable » avec laquelle il faut désormais apprendre à vivre.

À Towa, l'inconscience n'est plus une option. Chaque aspect de la vie est passé au crible : la qualité du sol, la pureté de l'eau, la sécurité des plantes, et même les gestes les plus banals du quotidien. Cette vigilance constante devient une nouvelle norme existentielle.

La résilience par l'agriculture biologique et la communauté

Face à cette situation inédite, les paysans de Towa ont rapidement mis en place un réseau d'agriculture biologique. Ce réseau dépasse la simple production alimentaire pour devenir un véritable lieu de sociabilité et d'entraide. On s'y forme collectivement à la mesure de la radioactivité, on s'y rassure mutuellement en tenant les rumeurs alarmistes à distance, et on y réinvente, pas à pas, un nouveau rapport à la terre.

Le livre de Sophie Houdart, publié aux Éditions des mondes à faire (450 pages, 24 euros), se construit sur le récit de ses voyages successifs au Japon après la catastrophe. Il offre un témoignage rare et précieux sur la capacité des communautés humaines à s'adapter, à inventer de nouvelles formes de vie et à trouver un équilibre fragile dans un monde durablement altéré.