Chimpanzés en Ouganda : une « guerre civile » documentée par la science dans le parc de Kibale
Une équipe internationale de chercheurs a publié une étude dans la prestigieuse revue Science le 9 avril 2026, documentant un phénomène rare et violent : la scission d'une communauté de chimpanzés en deux factions ennemies dans le parc national de Kibale, en Ouganda. Cette communauté, composée de plus de 200 individus, est la plus grande jamais étudiée à subir une telle fracture.
Trente ans de cohésion brisée par une escalade de violence
Observés depuis 1995, les chimpanzés du groupe de Ngogo étaient considérés comme un modèle de cohésion sociale. Pendant deux décennies, ils vivaient en harmonie, s'entraidant et chassant ensemble. Cependant, vers 2015, des cliques de mâles ont commencé à s'isoler, menant à une rupture complète en 2018. Depuis, plus aucun lien social ou reproductif n'existe entre les deux factions.
Les hostilités ont franchi un point de non-retour en 2018, avec des attaques coordonnées et mortelles. Les chercheurs ont documenté des embuscades préméditées, des patrouilles aux frontières et des raids visant à éliminer les mâles rivaux. Au total, 24 attaques ont été menées par les « chimpanzés de l'ouest » contre les « chimpanzés du centre ». Depuis 2021, la violence s'est étendue aux nourrissons, marquant l'effondrement total des codes sociaux du groupe.
Un bilan humain tragique et des causes complexes
Le bilan est lourd : au moins sept mâles adultes et dix-sept nourrissons sont morts dans ces affrontements, avec un probable sous-dénombrement. Les chercheurs avancent plusieurs causes à cette violence. En 2014, cinq mâles clés pour la cohésion sont morts, probablement de maladie. En 2015, le mâle dominant a changé, et en 2017, une épidémie respiratoire a tué 25 individus.
Ce cocktail de vide de pouvoir, de stress et de réorganisation hiérarchique a créé les conditions de la fracture. La taille disproportionnée du groupe initial, avec 200 membres, a également rendu la gestion des ressources et des relations sociales trop complexe, rendant la scission presque inévitable. Surprenamment, cette violence n'est pas liée à une pénurie de ressources, la nourriture étant abondante à Kibale.
Un miroir troublant des sociétés humaines
Les chercheurs n'hésitent pas à faire des parallèles avec les conflits humains, tout en appelant à la prudence. Aaron Sandel, anthropologue à l'université du Texas à Austin et coauteur de l'étude, tempère l'utilisation du terme « guerre civile » : « Le terme a une signification très précise chez les humains, et les chimpanzés n'ont pas de nations. Mais il y a un point conceptuel important : ce sont des chimpanzés qui se connaissent. »
Cette étude constitue la documentation la plus rigoureuse jamais réalisée d'un conflit intra-communautaire chez les grands singes, offrant des insights précieux sur les dynamiques sociales animales et humaines.



